Mohamed Hamidi : L’humour vache

Né à Bondy, il se définit lui-même comme un « pur produit de la Seine-Saint-Denis ». Réalisateur, metteur en scène de certains spectacles de Jamel Debbouze et co-fondateur du Bondy Blog, Mohamed Hamidi a une multitude de casquettes. Interview avec le sourire.

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« La Vache », votre deuxième film, qui vient d’ailleurs de recevoir le Grand Prix du festival de l’Alpe d’Huez, sort le 17 février. C’est l’histoire d’un Algérien qui traverse toute la France pour se rendre au salon de l’agriculture où il a été invité. C’est un remake personnel de « La Vache et le Prisonnier » ?
« Non, pas vraiment. C’est en écrivant le scénario que je me suis aperçu que mon film était très proche de « La Vache et le Prisonnier ». C’est pour ça que j’ai d’ailleurs rajouté une référence explicite au film de Fernandel. Non, plus que tout, j’avais envie de faire un road-movie. Et puis, j’aime bien le principe du poisson hors de l’eau, du candide qui révèle la nature des autres partout où il passe. Sur le fond, je voulais célébrer un certain vivre-ensemble, montrer qu’être à l’écoute les uns des autres génère forcément de l’humanité. »

Dans ce film, un Algérien part à la rencontre de l’ancien pays colonisateur avec tout ce que ça suppose de fantasmes. Alors que dans votre premier film, « Né quelque part », c’était l’inverse : un jeune Français redécouvrait ses origines algériennes…
« Oui, c’est vrai. En fait, « Né quelque part » retraçait mon parcours. Là, je me suis beaucoup inspiré de mon père pour écrire le personnage de Fatah et sa vache. Mon père avait cette simplicité rurale. Il était paysan, originaire d’un petit village de l’Ouest algérien, près de Tlemcen, puis ouvrier en France, chez Peugeot. Il avait ce côté simple et direct, à poser des questions qu’on aurait pu juger embarrassantes mais qui ouvraient le coeur des gens. C’est ça que j’ai voulu traiter avec humour. »

Vous aviez envie d’une comédie vu les temps lourds que nous vivons ?
« Oui, il y de ça. Nous vivons des temps compliqués, chacun de nous. On ne respire pas beaucoup, c’est assez anxiogène. Alors pour moi, qui viens plutôt de la comédie, j’avais envie de dire des choses, mais avec le sourire. Pour autant, je ne pense pas que « La Vache » soit sans références politiques ou sociologiques : on y parle de religion, de ruralité, de vivre-ensemble... »

Pour continuer un peu sur « La Vache », à aucun moment Fatah, le personnage principal n’est confronté au racisme. Ça peut étonner…
« Oui, je comprends. En fait, j’avais moi-même imaginé une scène où il tombait sur des racistes. Sur le mode : « on savait pas qu’en Algérie vous aviez des vaches, on pensait que vous n’aviez que des chameaux… » Mais je ne sais pas, ça ne fonctionnait pas. Je trouvais que cette scène faisait tache dans le scénario, elle faisait un peu forcée. Et puis ça cassait aussi le ton de fable que je voulais donner au film. A la fin je me suis dit : un type comme ça avec sa vache, au pire, on se fout de sa gueule, mais on ne lui balance pas d’insultes racistes. »

Nous sommes ici au Jamel Comedy Club. Vous êtes aussi co-auteur de certains spectacles de Jamel Debbouze, qui joue d’ailleurs dans vos films. Comment s’est faite votre rencontre ?
« En fait, je le connaissais parce que j’avais aussi composé la musique pour un des spectacles du Jamel Comedy Club. Par la suite, en 2008, il a lu le récit de « Né quelque part » et m’a conseillé d’en faire un film. Il m’a beaucoup aidé en co-produisant mes deux films. En retour, je suis devenu co-auteur de certains spectacles, je l’ai aidé à monter le Marrakech du rire et à relancer le Comedy Club. Entre nous, ça a tout de suite collé parce qu’on partage les mêmes valeurs : tous les deux, on a été élevés par les éducateurs, par les associations. Lui a découvert le théâtre à 13 ans à l’école grâce à l’association Déclic et lui aussi a envie de rendre ça aujourd’hui au centuple. »

Vous êtes né à Bondy et vous y vivez toujours. Pourriez-vous un jour faire un film sur la Seine-Saint-Denis ?
« Oui, c’est sûr. Je me vois vraiment comme un pur produit de la Seine-Saint-Denis : j’y suis né, j’y ai grandi, je suis allé à l’IUT puis à la fac de Bobigny et ensuite j’y ai enseigné en tant que prof agrégé d’économie. La Seine-Saint-Denis, c’est vraiment ma base et je trouve que c’est un département incroyablement dynamique, notamment sur le plan artistique. Ca foisonne d’auteurs, des types comme Khaled Amara (Scènes de ménage), Kader Aoun (La Tour Montparnasse infernale) viennent de Seine-Saint-Denis… Artistiquement il s’y passe des choses, sans parler du sport... »

Et que choisiriez-vous de raconter de la Seine-Saint-Denis ?
« Sans doute que je choisirais de parler d’éducation. Parce que mon évolution personnelle est due en grande partie à l’école. Mes parents m’ont évidemment bien éduqué, mais c’est le système français qui m’a aussi permis de m’élever. Après, je ne veux pas non plus jouer les républicains échevelés, il y a des laissés-pour-compte et des dysfonctionnements, notamment la manière dont l’État traite ses professeurs. Ils ne sont pas reconnus et moyennement soutenus... Mais à côté de ça, il y a un vrai plaisir : voir des gamins s’ouvrir au monde, c’est tellement génial. »

Il y a 10 ans, après les révoltes urbaines en banlieue, vous avez aussi fondé le Bondy Blog avec des journalistes suisses. Le but, c’était de donner la parole aux jeunes des quartiers ?
« Oui bien sûr. C’est parti d’un constat tout simple. Avec les journalistes de l’Hebdo, on avait une philosophie commune qui était : on ne peut pas raconter la banlieue que dans les moments de crise, il faut prendre le temps de la comprendre. C’est ça qui m’a décidé à travailler avec eux. Ensuite, quand les journalistes suisses sont repartis au bout de trois mois, j’ai dit que je voulais continuer à faire tourner le blog, mais en donnant un maximum la parole aux jeunes. Aujourd’hui, je suis fier que des gens passés par le blog se retrouvent dans les rédactions de grands médias. Je persiste à penser que ça change aussi un peu le traitement médiatique sur la banlieue. J’aimerais d’ailleurs bien que la même diversité arrive dans le cinéma… »

10 ans après les révoltes urbaines, qu’est-ce qui a changé ?
« Sur l’essentiel, pas grand-chose malheureusement. Parmi les points positifs, on peut citer les plans de rénovation urbaine et les transports, mais guère plus. L’État s’est complètement désengagé des banlieues, notamment sur les thématiques de l’emploi et de l’éducation qui sont cruciales. Il faut de la police de rue, peut-être, mais il faut surtout beaucoup plus d’éveil à la culture, et ce dès le plus jeune âge. Et là-dessus, il y a une forme de démission. Le décrochage est encore plus fort qu’avant et c’est dangereux, quand on voit que les seuls qui écoutent actuellement les gamins, ce sont les religieux. »

Vos souhaits pour la Seine-Saint-Denis ?
« Qu’elle retrouve de la mixité sociale. On a trop laissé des quartiers entiers se ghettoïser. Moi, mes copains s’appelaient Moustapha, Frédéric, Laurence, José, Ousmane. Aujourd’hui, dans certains quartiers, il n’y a plus de mixité du tout, et ça c’est terrible. A une période, on n’a pas du tout géré ni l’urbanisme, ni l’économie. Maintenant, cela va mieux, des choses sont en train de se faire avec l’arrivée du Grand Paris Express, avec certains plans de rénovation urbaine. Mais ça ne portera pas ses fruits immédiatement, malheureusement. »

Propos recueillis par Christophe Lehousse

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