Didier Daeninckx : « La Seine-Saint-Denis, sismographe de la société »

Né à Saint-Denis et habitant d’Aubervilliers, Didier Daeninckx campe beaucoup de ses romans en Seine-Saint-Denis. Cet auteur de polars, qui adore se promener sur les quais brumeux du canal de Saint-Denis, ouvre pour nous ses dossiers... Interview.

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Auteur de polars en prise directe avec des thématiques sociales, Didier Daeninckx aime dans ses écrits prendre le pouls de la Seine-Saint-Denis, territoire qu’il a largement arpenté au cours de ses années de journaliste localier. « Le Der des Ders », des nouvelles de « L’Espoir en contrebande » : tous prennent pour cadre une Seine-Saint-Denis passée au révélateur de la première et de la seconde Guerre Mondiale ou de l’après-guerre. L’auteur de 65 ans nous reçoit chez lui à Aubervilliers, où il vit depuis l’âge de 5 ans. Pendant que Dilo, son épagneul breton, flaire l’inconnu, l’écrivain plonge pour nous dans ses dossiers...

Beaucoup de vos romans – notamment des polars – se déroulent en Seine-Saint-Denis. C’est un territoire qui vous inspire, qui est porteur d’une certaine ambiance ?

« Oui, incontestablement. Comme écrivain, ce qui m’intéresse en Seine-Saint-Denis, c’est qu’elle fait partie de ces territoires qui sont toujours sur l’aiguille du sismographe de la société française. Il y a des endroits où les soubresauts de la société sont absorbés. Ici, c’est tout le contraire : dès l’instant où les choses vont mal, la traduction est pratiquement immédiate. Avec la crise, on voit malheureusement des gens perdre pied. Et à l’inverse, dans les moments où la société va mieux, c’est pareil, on le voit aussi. En tant que romancier, les choses sont lisibles ici : il n’y a pas de vernis, pas d’hypocrisie qui ferait qu’on peut échapper au réel. »

Pourquoi avez-vous choisi le polar comme genre de prédilection ? C’est parce qu’il permet une forte part de critique sociale ?

« Il y a de cela, c’est sûr. Quand j’ai commencé à écrire il y a plus de trente ans, les choses n’étaient pas disposées de la même manière dans l’espace littéraire. Il y avait des thèmes avec lesquels il était hors de question de salir la littérature, l’académisme y veillait. Mais dans la foulée de Mai 68, il y a tout à coup eu trois genres où l’on pouvait dire les choses : la BD, la science-fiction et le roman policier. Comme durant mon adolescence j’avais biberonné aux auteurs de polars – Manchette, Fajardie, Vautrin, mais aussi le roman noir américain - j’ai tout naturellement choisi ce genre-là, mais en essayant d’aborder des problèmes contemporains et explosifs. Par exemple, un de mes premiers romans, « Meurtres pour mémoire », revient sur le massacre des Algériens du 17 octobre 1961, en pleine guerre d’Algérie, pour dire que même le préfet de police peut être un assassin. »

Durant vos jeunes années, vous avez travaillé comme journaliste localier en Seine-Saint-Denis. Est-ce que cette période vous a aussi donné du matériau d’écriture ?

« Oui, même si par la suite, j’ai continué d’arpenter la Seine-Saint-Denis. Mais oui, mes rencontres à cette époque ont stimulé mon imagination. Il faut dire qu’il y avait des personnages haut en couleur. Je me souviens par exemple d’un M. Loiseau, qui habitait à Villepinte dans un wagon de chemin de fer. Il m’avait raconté qu’à côté de son boulot normal, il était trapéziste le samedi et faisait des numéros lors des entractes dans les cinémas. Plus récemment, on a vu arriver à Aubervilliers les communautés chinoises qui se sont implantées là pour faire de l’import-export. Elles se sont associées à la communauté juive qui a quitté le Sentier en raison de la flambée immobilière. On voit ainsi comment l’espace de la ville évolue, est modelé par ces différents phénomènes. Tout ça me nourrit pour l’écriture. »

Certaines de vos histoires prennent pour toile de fond l’ancien patrimoine industriel de la Seine-Saint-Denis. Les gazomètres du canal de Saint-Denis, l’usine Hotchkiss, vous avez la nostalgie de ces paysages ?

« La nostalgie non. Il faut simplement rappeler que des événements importants se sont déroulés en Seine-Saint-Denis, et notamment des événements architecturaux. Partout ailleurs, ce patrimoine aurait été magnifié, mais comme il s’agissait de la banlieue, les pouvoirs publics n’y sont pas allés par quatre chemins : on a rasé, dynamité, démoli sans arrière-pensée. Ici, les gens n’ont pas droit à la ruine, à ce que les choses s’effacent lentement. Mon rôle de romancier, c’est donc de rappeler à quel point tout est lié, que tout découle de tout. Dans les villes, il y a ainsi plein d’endroits où je me dis que mon ombre se porte sur l’ombre de mes parents, sur celle de mes grands-parents et de mes arrière-grands-parents. »

Vous écrivez donc aussi pour leur rendre hommage ? Par exemple, vos nombreux récits sur la Première Guerre mondiale, c’est en hommage à vos grands-parents ?

« Oui, et aussi pour donner une voix aux sans-voix. Par exemple, j’ai grandi dans les années 50, à une époque où l’hommage aux victimes et aux martyrs était permanent. Mais petit à petit, j’ai appris à remettre en cause toute une série de présupposés, notamment à propos de la guerre de 14-18. L’école nous servait le grand roman national, qui servait à souder le pays sur certains intérêts. Mais elle ne disait rien sur les silences qu’il peut y avoir autour de la Grande Guerre. Par exemple, je suis tombé sur l’histoire de ce milliardaire, Alexandre Bujardet, qui a fait fortune à Aubervilliers en inventant des colles pour chaussures et reliures de livres. Il a eu cinq fils, dont quatre sont morts au front et sa femme Emma Bujardet s’est laissée mourir de chagrin. Il s’est alors retiré dans la Creuse, d’où il était originaire. Au moment de la construction du monument aux morts, Bujardet a dit qu’il prenait tout en charge. Quand le monument a été dévoilé, on pouvait y lire : « Aux héros morts pour la patrie. Et à Emma Bujardet, morte de chagrin ». C’est à ma connaissance le seul monument en France où on peut lire la douleur des femmes. »

Certains de vos ouvrages font aussi allusion au passé résistant de certaines banlieues. Vous rendez ainsi hommage au groupe Manouchian, à Rino Della Negra, footballeur résistant du Red Star...

« Oui, ce sont des figures à mettre en avant. La genèse de la nouvelle sur Rino Della Negra est assez curieuse d’ailleurs. J’avais écrit un petit récit, « Carton jaune » qui racontait l’histoire d’un footballeur parti rejoindre les Brigades internationales. Ce récit s’inspirait en fait de mon beau-père, un Italien parti combattre en Espagne. Lors d’une dédicace en Seine-Saint-Denis, un membre du collectif de supporters du Red Star m’a remercié pour l’hommage à un certain Rino Della Negra. J’ai dû lui avouer que je ne connaissais personne de ce nom-là. Et c’est là qu’il m’a familiarisé avec l’histoire de ce footballeur du Red Star fusillé en 44 par les Allemands pour avoir fait partie du groupe de résistance Manouchian. J’en ai tiré une nouvelle sur Rino, qui a été distribuée sous forme de tract lors d’un match du Red Star. C’est positif que des associations comme ces supporters tirent de l’oubli de telles figures et s’engagent pour faire vivre certaines valeurs républicaines et anti-fascistes. »

Dans une de vos nouvelles, « Jeunesse, banlieue de la vie », vous dressez une galerie de portraits de jeunes issus de la banlieue. L’une des richesses de la Seine-Saint-Denis, c’est sa jeunesse ?

« Oui, c’est sûr. Je connais tout un tas de jeunes avec des parcours étonnants. Il s’agit parfois de jeunes qui ont des trajectoires explosées, cassées, très compliquées, mais qui ont fait une rencontre qui a changé leur vie. Parfois, ce qui a été loupé dans l’éducation ou à l’école se cristallise là, dans une rencontre qui constitue un déclic. C’est pourquoi il faut créer un maximum d’espaces de rencontres : le monde associatif, l’éducation populaire, le travail théâtral, la présence d’artistes dans les écoles sont fondamentaux pour ça. Moi-même, je me rends régulièrement dans les écoles pour y intervenir sur différents thèmes. Par exemple, cette année, j’ai été contacté par un enseignant d’un lycée de Saint-Denis qui a comme projet d’emmener sa classe en Nouvelle-Calédonie. Je connais bien cette région pour m’y être rendu et avoir écrit pas mal de choses sur son histoire. Donc j’ai mis en relation cette classe avec une tribu de là-bas et je vais leur parler des coutumes de Nouvelle-Calédonie. »

De manière générale, vous ancrez vos récits dans un fond historique. Pour vous, l’histoire est-elle amenée à se répéter ?

« Non, je ne pense pas. En tout cas pas si on s’évertue à connaître l’histoire. C’est pour cela que je pense que la mémoire historique est une arme extraordinaire et un enjeu de premier plan. L’histoire se répète justement quand on n’a plus cette mémoire : le danger est là. Toutes les courses à l’abîme peuvent être évitées si on a une réflexion sur le passé. Par exemple, il est intéressant de voir qu’un des pays d’Europe qui a le mieux réglé la question de l’intégration des Roms, c’est l’Autriche. Ce pays compte actuellement plusieurs députés d’origine rom et a aussi résolu la question de la scolarisation des enfants. Sans doute le fait qu’il ait vu naître Hitler et qu’il ait essayé de tirer une leçon des persécutions de Juifs n’y est-il pas étranger. Il serait d’ailleurs bon qu’on aille voir du côté de l’Autriche comment on peut intégrer ces populations plutôt que de les voir en permanence comme un problème. »

Changement de sujet : vous avez publié en octobre dernier un livre sur les années 80, en collaboration avec le photographe Pierre Terrasson. Pourquoi les années 80 ?

« Tout simplement parce que les photos que Pierre Terrasson voulait publier portent sur cette période. J’ai fait la connaissance de Pierre au début des années 80. A l’époque, j’écrivais chaque semaine un portrait dans le journal municipal d’Aubervilliers et Pierre Terrasson avait été l’un des portraiturés. On ne s’est jamais perdus de vue, surtout qu’il habite comme moi à Aubervilliers, à La Maladrerie. Et quand il m’a demandé d’écrire un texte pour ses photos sur les années 80, j’ai tout de suite accepté. Les années 80 pour lui, c’est ce qu’il appelle « le grand mix », une époque où tout se mélange, où les êtres deviennent androgynes, les musiques fusionnent, la poésie arrive à l’intérieur de la prose. Moi, ses photos m’ont inspiré une fiction, celle d’un détective privé qui suit Pierre Terrasson à travers toute la décennie. Ca commence par la mort de Mesrine, porte de Clignancourt, en novembre 1979. »

Propos recueillis par Christophe Lehousse

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