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Devenir cheffe d’entreprise en Seine-Saint-Denis

Des milliers d’entreprises sont créées chaque année en Seine-Saint-Denis mais, moins encore qu’ailleurs, elles sont le fait de femmes. Pour comprendre les causes de cette sous-représentation de l’entrepreneuriat féminin et valoriser ce dernier, le Conseil général a réuni cheffes d’entreprise et partenaires économiques le 8 mars à l’Hôtel du Département. Une première étape, pour l’élaboration d’un plan d’action sur le sujet.

Est-il plus difficile de devenir chef d’entreprise lorsqu’on est une femme ? Les statistiques ne laissent guère de doute sur la réponse. Seulement 35 % des entreprises créées en Île-de-France sont le fait de femmes et, en Seine-Saint-Denis cette part est plus faible encore, 23 %. Alors que le département fait preuve d’un rare dynamisme en la matière (8e département le plus créateur d’entreprises en France, 3e de la région) et que les femmes constituent plus de la moitié de sa population, elles y représentent moins d’un quart des nouveaux entrepreneurs.

Pourtant, quand elles en créent, leurs entreprises sont non seulement un peu plus pérennes que celles de leurs homologues masculins, mais elles sont également davantage pourvoyeuses d’emplois (voir « En chiffres »). Alors comment expliquer cette situation ? Quels sont les freins à l’entrepreneuriat féminin ? Et quels sont au contraire ses atouts ?

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Un problème qui dépasse l’entrepreneuriat
Ces questions étaient au cœur de la table ronde organisée par le Conseil général le 8 mars, à l’occasion de la journée des droits des femmes. Durant près de deux heures, dans la salle des séances de l’Hôtel du Département, cheffes d’entreprise, porteuses de projet, représentants de réseaux professionnels ou de structures d’accompagnement et de financement ont témoigné, analysé, débattu des difficultés rencontrées par les unes et les autres. Et comme on pouvait s’y attendre, c’est plus globalement la place donnée aux femmes dans notre société qui a été mise en cause.
« Les modes d’organisation sociale ne favorisent pas l’entrepreneuriat féminin », a avancé Francine Savidan, présidente d’Initiative 93, une association d’accompagnement et de financement de la création d’entreprises. À commencer par la famille qui « repose encore en grande partie sur les femmes ». Entre les tâches ménagères, la garde et l’éducation des enfants, difficile en effet de trouver la disponibilité nécessaire à la création puis la gestion d’une entreprise. « Le soutien d’un conjoint est fondamental », a assuré Marie-Christine Durand, directrice générale de Techmo Hygiène. Elle, a eu la chance d’en avoir un qui a assumé sa part du quotidien. « Sans ça, je ne pense pas que j’aurai pu », a-t-elle affirmé.

Une image dévalorisée...
Cette différenciation sociale des sexes induit qui plus est une image dévalorisée de la femme face à ses potentiels clients, partenaires et financeurs. « Quand nous allons à la banque avec mon mari, c’est toujours à lui que notre conseiller donne sa carte en premier », a raconté par exemple Fabienne Lichentin, dirigeante de la Câblerie Daumesnil et présidente de la délégation Femmes chefs d’entreprise de Seine-Saint-Denis. Et tout cela prend racine dès le plus jeune âge...
« Mes parents m’ont beaucoup poussée, mais je me rends compte que, dans ma famille, ce n’est pas forcément le cas, rapporte Lavanya Mouhamadouvahap, une jeune porteuse de projet qui veut créer un réseau social d’entraide entre parents. Nous avons des barrières mentales dès notre enfance, qui font que nous ne nous lançons pas. » Bien que titulaire d’un doctorat en biologie moléculaire et cellulaire, la jeune femme avoue pourtant avoir « un gros problème de confiance en [elle] ». Un problème pointé du doigt par la plupart des participants. Car cette image dévalorisée, les femmes l’ont intériorisée.

… et intériorisée
« Les femmes ont les mêmes ambitions que les hommes, mais on retrouve chez elles, a expliqué Francine Savidan, une peur de l’échec et, peut-être, une timidité. C’est là-dessus qu’il faut travailler et communiquer, pour leur donner l’envie et l’audace. » « C’est vrai, a renchéri Sylviane Tanguy, directrice d’une autre structure d’accompagnement et de financement, le réseau Entreprendre 93. Nous sommes obligés d’avoir un accueil différent et de les pousser pour qu’elles soient moins timides dans les demandes de financement qu’elles peuvent nous faire. »
Mais, aussi réelles soient-elles, ce ne sont pas ces difficultés qui ont occupé la plus grande partie des débats. Non, les sujets le plus abordés ont été avant tout ceux de la réussite, du succès, de la motivation et de la force de ces femmes, jeunes ou plus âgées, nouvelles créatrices ou chefs d’entreprise expérimentées.

Des parcours exemplaires
Car des exemples de réussite, la table ronde en comptait presque autant que de participantes. À l’image de Laurence Lascary, créatrice de la société de production audiovisuelle De l’autre côté du périphérique, ou de Françoise Farag, à la tête d’une jeune entreprise éditrice de logiciels, venue rappeler que « la réussite est à la portée de tout le monde ». « C’est la volonté et l’envie d’y croire qui font la différence, a-t-elle ajouté. Nous avons l’avenir devant nous ! »
« Nous sommes les forces vives qui maillent le territoire, a insisté également Fabienne Lichentin. Et notre combat est de dire que les femmes peuvent réussir, que nous avons une force que les hommes n’ont pas. Encourageons-nous ! Rattrapons deux siècles durant lesquelles nous avons été bridées ! »

Des pistes avancées
Dans ce combat, le Conseil général entend bien prendre sa part et ce pour deux raisons, qu’a tenu à souligner Stéphane Troussel. « La première est économique. Ces entreprises qui ne se créent pas sont autant de leviers inutilisés pour l’emploi, a souligné le président du Conseil général. La seconde est que cette situation est préjudiciable aux femmes elles-mêmes et que rien ne peut justifier que chacun n’ait pas les mêmes chances d’entreprendre. »

C’est pour cela que la table ronde a été organisée. Et ce rendez-vous n’était que le premier d’une longue série. Stéphane Troussel a en effet annoncé une réunion prochaine entre les équipes du Conseil général et leurs partenaires afin de définir un plan d’action. Certaines pistes ont d’ores et déjà été avancées, comme l’organisation d’un prix départemental de la création d’entreprises au féminin ou encore la conduite d’une étude spécifique sur la question (lire « Le Département prend ses responsabilités »). « Cela va changer. J’en suis certain », a affirmé le président en guise de conclusion. Une conviction saluée par toutes, et largement partagée.

Stéphanie Coye

Le Département prend ses responsabilités


Dans son discours de clôture, Stéphane Troussel l’a assuré. « Le Département prendra ses responsabilités », a-t-il annoncé, tout en dessinant des premières pistes d’intervention possibles.

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Parce que le faible nombre de cheffes d’entreprise reflète une inégalité flagrante et inacceptable entre les hommes et les femmes et qu’il est préjudiciable à la vitalité économique de la Seine-Saint-Denis, le Département a décidé de se mobiliser en faveur de l’entrepreneuriat féminin.
C’est pour cette raison que la table ronde du 8 mars 2014 a été organisée, afin de s’appuyer sur l’expérience et la richesse des parcours des cheffes d’entreprise présentes, mieux identifier les obstacles auxquels elles ont dû faire face, mais aussi les stratégies développées pour les contourner. Et comme l’a souligné Stéphane Troussel, « cette rencontre n’est pas une fin en soi », mais le début d’ « un travail au long cours », appelé à s’inscrire dans une politique plus vaste en faveur de l’emploi des femmes.

Vers un plan d’action
Clôturant la table ronde, le Président a invité les partenaires du Conseil général à se revoir dans les prochains jours afin de mettre en place un comité de pilotage. L’objectif est d’affiner l’analyse de la situation mais aussi et surtout d’identifier les actions à mettre en place et définir ainsi un véritable plan d’action départemental en faveur de l’entrepreneuriat féminin.

Un diagnostic précis
Pour faciliter ces travaux, le Président a proposé que le Conseil général coordonne une étude sur l’entrepreneuriat féminin en Seine-Saint-Denis. Les données et connaissances sur le sujet sont en effet très lacunaires. Or, actionner les bons leviers nécessite de disposer d’un diagnostic précis sur la situation, les motivations, les difficultés, les taux de refus bancaires, etc.

Lever les obstacles dans les têtes

Les débats l’ont montré. Si les femmes créent beaucoup moins d’entreprises que leurs homologues masculins, c’est aussi parce que, trop souvent, la société ou leur famille les a convaincues que ce n’était pas leur place, voire qu’elles n’en étaient pas capables. Il faut donc en premier lieu, a expliqué Stéphane Troussel, « changer les mentalités » et « lever les obstacles dans les têtes », par exemple en développant les rencontres entre les jeunes et des cheffes d’entreprise du Département. Un sujet qui fait l’objet de discussion avec 100 000 entrepreneurs, l’association organisatrice de la semaine de sensibilisation à l’entrepreneuriat féminin (lire « Sensibiliser les jeunes »).

Un prix départemental

Dans la même idée, le Président va proposer l’organisation d’un prix départemental de la création d’entreprises au féminin, qui valorisera autant la qualité du projet économique que le parcours de la cheffe d’entreprise primée et son exemplarité.

Le plan national décliné localement

L’initiative du Conseil général s’inscrit dans la politique du gouvernement. À l’automne 2012, sur initiative de la ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, ce dernier a en effet décidé de la mise en place d’un plan de développement de l’entrepreneuriat féminin, auquel le Conseil général a naturellement souhaité s’associer. L’objectif est, d’ici à 2017, de porter le taux national de créatrices d’entreprise à 40 %.

Le 14 février dernier, 14 réseaux d’aide à la création d’entreprises, dont certains présents en Seine-Saint-Denis (Entreprendre, Initiative, Chambre du commerce et de l’industrie, Boutique de gestion, Confédération générale des petites et moyennes entreprises), ont ainsi pris sept engagements pour améliorer l’accompagnement des femmes :
• faciliter la concrétisation des projets
• mieux promouvoir les dispositifs dédiés à la création d’entreprises
• aider les créatrices à affirmer leur légitimité d’entrepreneures
• aider les créatrices à mettre en place une organisation adaptée
• favoriser la pérennité des projets dits « risqués »
• encourager l’implication des femmes dans les réseaux
• renforcer l’impact des présentations de leur projet par les femmes créatrices.

Une politique dynamique en faveur de l’entrepreneuriat
Avec l’aide de ses partenaires, le Conseil général mène une politique forte de soutien aux acteurs économiques du territoire.


Il intervient notamment sur trois axes :

• l’aide au financement de projets, via les plateformes de prêts d’honneur (Initiative 93, Réseau Entreprendre 93, Scientipôle...), le Fonds de garantie départementale (Garances), le microcrédit (ADIE), l’aide à l’amorçage (Fonds départemental en projet avec la Région et la Banque publique d’investissement)
• l’accompagnement, le conseil et l’hébergement des entreprises, en s’appuyant sur les pépinières et incubateurs présents sur le territoire (Incub’13, Bond’Innov, HPR), La Maison de l’initiative économique locale (La Miel), la Boutique de gestion (BGE), le Groupement des créateurs de Seine-Saint-Denis...
• la promotion, l’animation et la fédération des acteurs de la création d’entreprises, par le soutien au forum de la création d’entreprises « Réussir en SSD », les trophées Espoirs de l’économie locale ou le guide de la création.

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