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Passeport Avenir, au service de l’égalité

Fondée en 2005, cette association s’est donné pour but d’accroître la diversité sociale au sein des entreprises et ainsi de restaurer une forme d’égalité des chances. Présente dans toute la France, elle intervient aussi beaucoup en Seine-Saint-Denis.

Ce lundi 21 décembre 2015, Antoine Tran Van et Tiffany Kavadioko ont rendez-vous au siège d’Accenture. Le premier, consultant en marketing-vente dans cette société de conseil, doit aider la deuxième à peaufiner ses écrits pour le concours de l’Essec, une prestigieuse école de commerce.

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Après un bac passé à Aulnay-sous-Bois et un Master-I effectué à Paris-Dauphine, Tiffany, 21 ans, aimerait en effet rejoindre l’Essec via Cap Essec, une filière d’intégration pour des jeunes issus de milieu modeste. « Antoine est lui-même passé par l’Essec donc je sais qu’il connaît les attentes pour ce genre de concours. Je sais qu’il peut m’aider à structurer mon projet professionnel, à donner plus de cohérence à mon parcours », témoigne la jeune femme qui habite à Bondy, en Seine-Saint-Denis.
Et pour Antoine Tran Van, tuteur au sein du dispositif de Passeport Avenir depuis 4 ans maintenant, c’est tout sauf une corvée. « Moi aussi j’en retire quelque chose. C’est une vraie bouffée d’oxygène par rapport à un quotidien où on a souvent le nez dans le guidon. C’est gratifiant, on aide quelqu’un directement », explique ce jeune homme de 29 ans qui se souvient aussi du constat qu’il avait été amené à faire durant ses propres études. « A certains, il manque juste des codes qui ne s’acquièrent pas forcément à l’école. Moi j’ai eu la chance d’avoir des parents qui étaient capables de me les apporter, mais qu’aurais-je fait sinon ? Si je peux combler ce vide-là et leur permettre d’avoir un parcours plus rectiligne, je le ferai bien volontiers. »

Des tutorats comme celui existant entre Antoine et Tiffany, l’association Passeport Avenir a permis d’en tisser des milliers depuis ses débuts en 2005. Son objectif : introduire beaucoup plus de diversité qu’il n’en existe actuellement parmi les cadres des grandes entreprises et ainsi restaurer une forme d’égalité des chances. « Il y a dix ans, alors que j’étais DRH chez SFR, j’ai fait le constat que plus on montait dans les étages hiérarchiques, moins on avait de diversité, qu’elle soit sociale, de genre ou ethnique », se souvient Benjamin Blavier, le créateur de cette association. Pour contrer cela, nous avons donc mis en place différents tutorats pour lever un certain nombre de freins que peuvent rencontrer des jeunes de milieu modeste. »

Intervenant du lycée au bac +5, Passeport Avenir peut ainsi compter sur un réseau de quelque 1400 bénévoles salariés en entreprise pour faire découvrir ce monde à des élèves ou étudiants de quelque 210 établissements partenaires (dont 5 lycées, 2 classes préparatoires aux grandes écoles et 2 écoles d’ingénieurs en Seine-Saint-Denis). Avec à chaque fois la même mission : apporter une connaissance des codes de l’entreprise, chasser les stéréotypes en tout genre et combattre l’autocensure propre à certains milieux.

« Moi-même, si je n’avais pas eu une équipe de profs particulièrement impliqués en terminale, jamais je ne serais allé vers la classe prépa à Noisy-le-Sec que j’ai faite », témoigne ainsi Julien Ringenbach, habitant d’Aubervilliers et ancien de Passeport Avenir. « A cette époque, je ne savais même pas que ça existait et quand bien même je l’aurais su, j’aurais commencé par dire que ce n’était pas pour moi. » Aujourd’hui, ce jeune homme de 24 ans est salarié dans une grande manufacture de meubles et est parvenu à créer sa propre entreprise en parallèle.

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Côté entreprises, on ne joue évidemment pas le jeu que par pure philanthropie, mais à l’arrivée, le résultat est palpable pour chacune des parties impliquées. « Bien sûr que nos partenaires entrepreneuriaux (dont 30 grands groupes, ndlr) interviennent aussi par intérêt. Mais cela dépasse la simple communication. Car je peux vous garantir qu’une entreprise qui souhaiterait simplement se faire un peu de pub à bon compte trouverait d’autres partenaires bien moins exigeants que nous », assure Benjamin Blavier.

En France, 40 % des enfants de cadres et d’enseignants ont un diplôme à bac +5 contre 4 % des enfants d’ouvriers : c’est parce que Passeport Avenir n’oublie pas cette réalité et veut la faire battre en retraite qu’elle est toujours à l’affût de nouvelles idées. Une de ses plus récentes, lancée en 2013, consiste à faire appel aux anciens bénéficiaires de Passeport Avenir pour venir témoigner à leur tour en tant que « leaders différents ».

« Il faut bien voir que ça ne nous intéresse pas vraiment d’obtenir des réussites individuelles, reprend Benjamin Blavier. Ce qu’on vise, c’est de faire en sorte que tous ces jeunes se souviennent de ce qu’on leur a apporté pour qu’ils le reproduisent à leur tour. Autrement dit, il ne faut pas qu’ils endossent les codes des autres dirigeants d’entreprise, il faut au contraire qu’ils assument pleinement leurs origines sociales différentes. Et l’une des manières de le faire, c’est de se réengager comme ambassadeurs au sein de Passeport Avenir. »

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Comme Surjit Singh par exemple. A 27 ans, ce jeune homme d’origine indienne qui a déjà créé trois boîtes n’hésite pas à se réinvestir dans la communauté Passeport Avenir. En intervenant notamment comme bénévole dans différents établissements de Seine-Saint-Denis, comme le lycée Voillaume à Aulnay. « Quand les jeunes voient quelqu’un qui ne s’en sort pas trop mal, ça devient tout de suite plus palpable et ils cessent de croire que c’est mission impossible », fait valoir cet habitant de Drancy.

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Ambitieuse, l’association, qui vient de fêter ses 10 ans dans une soirée pleine de jeunesse et d’énergie au Théâtre du Rond-Point, se fixe deux objectifs pour le futur. « Faire grandir cette communauté des différent leaders pour que ces jeunes ne restent pas des exceptions, et densifier nos partenaires aussi bien du côté des entreprises que des établissements scolaires », énonce Benjamin Blavier. Un changement d’échelle qui suppose aussi un changement de braquet au niveau budgétaire. Financée à hauteur de 1,8 millions d’euros par an – à 60 % par des fonds privés – Passeport Avenir, déjà soutenue par le ministère de l’Éducation nationale, souhaiterait dans un futur proche augmenter ses fonds publics. Le combat pour une plus grande égalité des chances et une relance du modèle républicain passe aussi par là.

Christophe Lehousse

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