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Olivier Norek, ses cartouches sont d’encre

Ancien lieutenant de police en Seine-Saint-Denis, cet auteur s’est inspiré de son vécu dans le département pour écrire deux polars qui plongent au plus profond de la jungle urbaine des banlieues et s’appuient sur des faits bien réels.

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Avec Olivier Norek, la Seine-Saint-Denis n’est jamais bien loin. L’ancien lieutenant de police passé par le SDPJ 93 (Service départemental de police judiciaire), actuellement en disponibilité, donne rendez-vous à la station de métro Jaurès. Mais il en repartira au sprint pour ne pas manquer une affaire qui l’intéresse… au tribunal de grande instance de Bobigny.

La Seine-Saint-Denis, c’est à la fois son lieu de vie, son ancien terrain d’enquête et le théâtre dans lequel s’épanouissent comme des fleurs vénéneuses ses personnages de polar.

A 39 ans, cet ancien flic en a déjà commis deux, de très bonne facture et surtout d’une grande vraisemblance. « Code 93 » s’intéresse aux désirs non avouables de la bonne bourgeoisie parisienne venant s’approvisionner en chair fraiche dans le 93 quand « Territoires » explore les rapports parfois incestueux entre politique et banditisme.

Mais comment un flic en arrive-t-il à écrire ? On entend d’ici les railleries de certaines langues de vipère. « J’ai découvert que je savais écrire presque par hasard, à l’issue d’un concours de nouvelles », raconte Olivier Norek. « Et puis, comme l’inspiration sort rarement du néant, c’est tout naturellement que je me suis mis à écrire sur ce que je côtoyais au jour le jour dans mon métier : les planques, les enquêtes, avec pour toile de fond la Seine-Saint-Denis. »

Ce territoire qu’il aime et qui l’irrite à la fois, Olivier Norek en parle bien. Lui, le Toulousain qui a choisi d’être affecté en Seine-Saint-Denis à la sortie de l’école de police alors que son rang lui aurait permis d’y « échapper », s’efforce de toujours rester lucide sur son 93. « Ce département, j’en connais les deux aspects. Celui, mensonger, véhiculé par certains médias qui voudraient nous faire croire que c’est une zone de guerre. Et celui, très attachant, des habitants de la Seine-Saint-Denis qui sont malheureusement parasités par 2 % de crétins qui viennent foutre le bordel. »

Cette faune des 2 %, celui qui se félicite de ne jamais avoir utilisé son arme à feu l’a pistée, pourchassée, arrêtée pendant 15 ans. « C’est pas facile tous les jours. On dit qu’un an en Seine-Saint-Denis équivaut à quatre ans en campagne et c’est vrai. Parfois, on débarquait à trois flics dans une boîte de nuit où ça avait dégénéré et où les types étaient 60. Dans ces cas-là, le temps que les renforts arrivent, ça vous paraît une éternité », se souvient-il. Avant d’ajouter : « Mais notre travail, ce n’était pas que cela. Parfois, j’avais des jeunes qui m’appelaient et me disaient : « j’ai la BAC au cul parce que j’ai tiré un scooter, aide-moi ». Dans ces cas-là, on n’appliquait pas bêtement la loi. Là, il y a une forme d’appel au secours qu’il faut savoir entendre. Un gamin a toujours besoin d’un cadre et bien souvent pour ces gamins-là, leur unique référent, c’est la police. »

De ces temps agités mais passionnants, Olivier Norek a tiré une matière dense et visqueuse comme du goudron en plein soleil qu’il écoule doucement dans ses pages. Sa devise : « ni angélisme, ni caricature ». Et de fait, ses polars collent plutôt à la réalité, en la concentrant peut-être, mais jamais en la tordant. Personne n’y est épargné, ni les petites frappes, ni les policiers - même si ces derniers s’en sortent plutôt bien grâce notamment à la grandeur d’âme de l’inspecteur en chef Victor Coste - ni certains politiques.

Dans son dernier roman, « Territoires », on fait ainsi connaissance avec les méthodes d’élus particulièrement peu reluisants de Malceny, ville fictive du 93. On y voit certains responsables politiques embaucher des petits caïds pour pacifier les cités ou au contraire les exciter lorsqu’il s’agit de débloquer quelques fonds d’urgence du gouvernement. Stylisation de la réalité, exagération pour les besoins de la fiction ? Que nenni, répond Norek en vous décochant ses flèches bleues dans les yeux. « Malceny m’a juste été inspiré par plusieurs villes, mais tout est vrai. Vous vous imaginez bien qu’il n’y a pas qu’à Corbeil-Essonne qu’il y a du clientélisme. La Seine-Saint-Denis aussi en a son lot, même si évidemment ce n’est pas généralisé. »

Dans la conversation non plus, cet Olivier Marchal de Seine-Saint-Denis n’élude aucun sujet. Renforcer la vidéosurveillance ? L’ancien flic, qui ne croit pas vraiment à un scénario à la 1984, y est favorable « parce qu’elle améliore le taux d’élucidation des affaires ». La dépénalisation du cannabis pour mettre un terme au trafic de drogue ? Il n’y croit absolument pas, « parce que le bénéfice du commerce ainsi créé n’irait pas dans les poches des anciens dealers, mais serait dévoyé par de gros entrepreneurs. Et comme la nature a horreur du vide, d’autres économies souterraines, encore plus néfastes, reviendraient : la vente d’armes, les demandes de rançons. »

Plus que le trafic de drogue qui n’est selon lui que la pointe émergée de l’iceberg, Norek incrimine particulièrement les inégalités sociales entre les différents territoires de l’Ile-de-France. « C’est inadmissible de laisser volontairement se ghettoïser certains quartiers. Pourquoi dépense-t-on plus pour un élève parisien que pour un élève de Seine-Saint-Denis ? » L’exemple choisi ne doit sans doute rien au hasard, lui dont les deux parents ont été instituteurs.

Même s’il se dit toujours amoureux de son métier, « qui consiste pour moi avant tout à servir les autres », l’ancien bleu avoue tout de même ne pas songer à rempiler de sitôt. D’une part parce qu’il dit avoir perdu la carapace nécessaire pour cela, d’autre part parce qu’il a ouvert un filon créatif qui n’est pas près de se refermer. Lui qui a planché sur l’histoire de la 6e saison d’Engrenages, série à succès de Canal+, vient d’ajouter la corde des productions audiovisuelles à son arc. Avec le réalisateur Yves Rénier, il a ainsi mis en musique le scénario de « Flic, tout simplement », un téléfilm qui revient sur la carrière de Martine Monteil, femme flic à poigne ayant notamment participé à la traque de Guy Georges. Sur le feu mijote aussi un long-métrage, « L’ami qui n’existe pas », co-écrit avec Nicolas Cuche. Enfin, notre fin limier sonde encore et toujours les tribunaux et autres journaux à la recherche d’un bon sujet pour son 3e roman. Notre petit doigt nous dit qu’il se déroulera en Seine-Saint-Denis.

Christophe Lehousse

Olivier Norek en cinq dates

1976 - Naissance à Toulouse

1997 - Entre au SDPJ 93

2013 - parution de son premier roman « Code 93 »

2014 - parution de « Territoires »

Octobre 2015 - « Flic tout simplement » (France 2), téléfilm sur la carrière de la policière Martine Monteil.

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