Marie-José Malis

Marie-José Malis met en scène La Volupté de l’Honneur de Luigi Pirandello au Théâtre de la Commune à Aubervilliers, l’histoire d’un homme qui cherche l’honnêteté et qui voit que dans le monde elle n’est pas possible. Rencontre.

Dans votre prochaine création, qu’est-ce qui vous excite ?
Le génie théâtral de Pirandello, l’incroyable confiance qu’il avait dans le théâtre. C’est un théâtre bourgeois dont il va faire une espèce de bombe. La thématique de la pièce est géniale. C’est l’histoire d’un homme qui cherche l’honnêteté qui voit que dans le monde elle n’est pas possible. C’est corrompu un peu partout. Si je prends le masque tous les matins de l’honnêteté. Si je joue ce rôle de l’homme honnête alors je deviendrais honnête. Il s’oblige à être honnête comme un clown s’obligerait à mettre chaque matin un nez rouge. Il y arrive. Il prend des habitudes. Il a une discipline. Et non seulement il y arrive mais il arrive même à rendre honnête tout le monde autour de lui. Et politiquement c’est génial. Comment on a réussi à changer le monde jusqu’à présent en se donnant des projections, des fictions, en s’y tenant en se créant une discipline. Cette idée que la fiction construit la vie.

Alain Badiou, Maguy Marin, Jérôme Bel… vous avez de prestigieux amis. C’est nécessaire d’avoir des têtes d’affiche aujourd’hui pour avoir un théâtre viable économiquement ?
Je les programme parce qu’au fond je les admire vraiment. Ce sont les artistes dans lesquels je tire ma propre foi dans le théâtre.

Comment faites-vous votre « marché » » ? Qu’est-ce qui vous guide dans la multitude de spectacles qui existent ?
Il faut donner à ce lieu un esprit. Une boussole pour nous orienter. Ici, notre tâche est de chercher où est le bon théâtre. C’est la seule chose qui m’intéresse, qui m’obsède : je cherche le théâtre. Celui qui aide la vie des gens. Alors on se demande qui sont les gens. A Aubervilliers, ce qu’ils vivent, on saura mieux quel théâtre pourra les aider à se constituer comme sujet. Ici il y a les problèmes de migrants, de crise économique qui frappe les communautés, des gens qui n’ont pas accès à la culture. Ce sont des choses qu’on cherche à résoudre.

Que répondez-vous à celui qui affirme que le théâtre n’est pas pour lui ?
Que peut-être il a raison. Parfois les productions ne sont pas à la hauteur de ce que les gens ont besoin de voir. Je leur réponds, venez ici vérifier que c’est une chose pour vous. On a besoin que les gens viennent nous aider à remuscler le théâtre.

Quand on voit les tableaux de Pollock, on voit son geste en train de jeter sa peinture sur sa toile- son énergie, son intention. C’est ça qui est émouvant. Lorsque vous montez un spectacle, est-ce ça que vous donnez à voir ?
C’est beau ce que vous dites… et c’est vrai il y a de ça. Ce que j’essaie de montrer c’est comment des acteurs sont transformés par un texte. L’intention de l’auteur je la montre. Mais je la montre dans le corps et les émotions des comédiens. Les comédiens témoignent de ce qu’un texte peut faire pour nous.

C’est de l’ordre de l’impossible, non ?
Oui parce que ça demande une espèce d’éthique. Je dis toujours de mes acteurs que ce sont des acteurs éthiques. A chaque seconde ils doivent se demander ce que ce texte veut dire. Bien sûr que c’est de l’ordre de l’impossible ce que je demande. Ce qu’on voit c’est comment des gens cherchent à témoigner de ce qu’un texte comporte de nouveauté pour leur vie, pour le monde, pour la vie de tous. Il faut que ça apparaisse. C’est ce que je demande au comédien.

Et s’il n’y arrive pas ?
Si tu t’énerves. Si tu te mets en colère l’acteur va faire quelque chose qui va ressembler à ce que tu demandais. Toutes les minutes il faut se demander pourquoi il n’y arrive pas. Peut-être qu’il a une raison. Sa raison vaut la tienne. On examine. On essaie de comprendre pourquoi il n’y arrive pas. Peut-être dans la proposition de départ il y a quelque chose qui peut être faux, pas assez clair. Ce processus c’est le travail même de la mise en scène qui est de vérifier que ce tu proposes vaut pour l’autre. Qu’il peut l’habiter sinon tu exerces de la force. Si je fais le pari qu’il est de bonne foi, qu’il n’est pas là pour m’emmerder il y a peut-être un truc qui coince et qu’il faut que j’examine. A chaque fois qu’on fait ça c’est vertigineux. Mais ça demande qu’on soit à la hauteur, qu’on cherche les bonnes solutions.

En plus moi j’ai un problème c’est la question de l’autorité, la question du pouvoir. Je cherche vraiment à questionner le pouvoir. Je suis comme Jérôme Bel. On cherche tous en ce moment une sorte de théâtre égalitaire. Un théâtre où se sentir supérieur, maître ou possédant soit défait. On cherche tous à tuer la figure de l’autorité pour que les gens reprennent la question par eux-mêmes. Ici tout est organisé pour que j’aie le pouvoir. Si je ne fais pas attention à ça, je peux très vite me retrouver telle une boule de neige contente d’elle-même exerçant le pouvoir de manière débile.

Ce n’est pas non plus une coopérative ici ?
Non. Mais il faudrait qu’on puisse réinterroger l’organisation du travail dans les théâtres, le type de contrat, comment les gens sont liés au lieu et au projet. Il y a un texte génial que j’ai monté d’ailleurs. Le metteur en scène allemand Mathias Langhoff a écrit ce texte « le rapport Langhoff » au moment où il voulait prendre la direction du théâtre de Genève. Il explique comment il voudrait organiser le travail et il rentre dans le détail des contrats. C’est très important. Là on est héritier, bloqué. Il faudrait au niveau national mettre tout à plat, discuter avec les syndicats, refaire les conventions collectives, retravailler le droit du travail. C’est une affaire. Moi j’aimerais le faire. Mais à moi toute seule je ne peux pas le faire.

La première ligne de votre CV sur le site web du théâtre vous présente comme normalienne d’Ulm. Pourquoi rappeler votre formation ?
Je crois que ça doit être au fond le symptôme de mon complexe de classe. Je viens d’un milieu très très populaire. Je suis normalienne parce que je suis boursière de la République. Je pense que si j’étais une aristocrate je ne le dirais pas. Si je venais d’une famille de normaliens je ne le dirais pas. Je le dis peut-être parce que c’est comme le signe d’une espèce d’opiniâtreté, le désir, le goût de la littérature, de la pensée. Je n’ai pas souffert en classes prépa. J’ai bénéficié d’une chose qu’on a cassée, d’une possibilité que donnait l’école. J’étais une bonne élève. Ça s’est fait très simplement tout ça.

Est-ce aussi pour cela que vous respectez autant le texte. Que vous ne charcutez pas les textes ?
Je les charcute les textes. C’est même une des choses qui me sont reprochées. J’ai monté Le Prince de Hombourg et j’ai changé la fin. On l’a réécrite avec Alain Badiou. Je fais souvent des montages de textes, dans Hypérion. J’ai travaillé sur des textes de Pasolini journalistiques contre la télévision. J’aime bien charcuter au sens où je me demande toujours quel est le nœud de pensée que porte un texte. Et comment ce nœud de pensée va être réactualisé pour nous. La question du Prince de Hombourg était est-ce qu’on a besoin aujourd’hui d’une figure de chef, d’une figure paternelle du souverain éclairé qui comprend tout. Est-ce que aujourd’hui c’est de ça dont on a besoin. Kleist répond oui à cette question. Avec Alain Badiou on a proposé une autre fin.

On a l’impression que vous pensez, vivez, dormez, mangez théâtre. En dehors du théâtre qui êtes-vous ?
Personne (rire). Sans le théâtre je suis une coquille vide en fait. J’ai toujours pensé que j’avais de la chance d’avoir une passion. Par contre je pense souvent que je pourrais arrêter de faire du théâtre si les conditions dans lesquelles je le fais me paraissent trop défigurantes, dégueulasses quoi. La vie est très intéressante.

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