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« Lumière sur le 93 » : une autre Seine-Saint-Denis dans l’objectif des étudiants de Louis-Lumière

Du 11 au 25 mai, en pleine gare du Nord, des étudiants de l’école Louis-Lumière donnent à voir la diversité des savoir-faire professionnels de la Seine-Saint-Denis. Une exposition initiée par le Comité départemental du tourisme du 93, qui vise à donner une autre image du département.

Une exposition sur différents savoir-faire de la Seine-Saint-Denis. C’était la commande du Comité départemental de tourisme 93 à l’attention des étudiants de 2e année de la classe photo de l’école Louis-Lumière, installée depuis 2012 en pleine Cité du Cinéma, à la Plaine-Saint-Denis.

Cette école publique, qui propose trois filières différentes - cinéma, son ou photo, sur 3 ans – est en effet chaque année à la recherche de partenaires qui joueraient le rôle de clients bienveillants pour initier ses étudiants à l’exercice de la commande.
Cette année, les 15 étudiants de la promotion ont donc reçu pour mission d’illustrer le potentiel industriel et créatif de la Seine-Saint-Denis, prenant ainsi le contrepied de l’image tronquée d’un département qui serait seulement en butte à des problèmes de tous genres.

Le résultat est un kaléidoscope enthousiasmant et riche de sens, qui fait parfois découvrir des ressources insoupçonnées dans le département. Avec leurs photos de maraîchages en pleine Seine-Saint-Denis, d’ouvriers au travail ou d’artisans dans l’intimité de leur atelier, Aurélien Vila, Hugo Delcourt ou encore Claire Simon - la lauréate du concours de votes sur internet - composent le visage d’une autre Seine-Saint-Denis, riche d’un savoir-faire et inventive, même face aux difficultés. Petit tour d’horizon, avant l’ouverture de l’exposition, le 11 mai, dans le hall de la gare du Nord.

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Claire Simon, 23 ans

« Pour ce partenariat, je voulais vraiment travailler sur l’artisanat et sur les objets qu’il produit. » Claire Simon a le regard décidé et de la suite dans les idées. Ce qui se voit aussi dans ses photos. Après plusieurs séances chez le sculpteur de masques de théâtre Alaric Chagnard, basé à Pantin, la jeune femme a finalement décidé de donner dans ses photos « toute sa place à la matière ». Et tant pis si ça ne correspondait pas tout à fait à la commande initiale formulée par le Comité de tourisme du 93. Bien lui en a pris : sa photo, qui consiste effectivement en un gros plan sur un masque en bois réalisé par l’artiste, a réuni le plus de votes parmi les 15 clichés proposés au total par les étudiants de Louis-Lumière.
Cette attirance pour la matière brute, pour le grain, Claire Simon la puise peut-être dans son parcours : cette Toulousaine d’origine est passée par les Beaux-Arts d’Angers avant d’obtenir il y a deux ans le concours de l’école Louis-Lumière. Son goût pour les objets issus de l’artisanat l’a aussi menée chez Armel Barraud, une dentellière du Pré-Saint-Gervais, et chez Mme Chat, créatrice de mode à Montreuil. « Je me suis super bien entendue avec elle. J’ai adoré son univers d’objets régénérés ou détournés de leur fonction : une couverture de livre transformée en sac, des bagues faites à partir de jouets d’enfant. »
Curieuse de tout, celle qui se laisse encore le temps pour décider où ses chemins la mèneront après ses études se dit « ravie » d’avoir pu explorer autant d’ateliers différents grâce au projet du CDT. « Je n’avais pas spécialement d’a priori sur la Seine-Saint-Denis en arrivant ici. Après, c’est vrai que je ne pensais pas qu’il y avait une telle diversité dans les approches créatives des artisans. Le département, c’est sûr, est riche de différents savoir-faire, on s’en est tous rendu compte à l’occasion de ce travail », conclut-elle en comptant les jours qui la séparent de l’exposition des œuvres de toute la promo à la Gare du Nord.

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Seine-Saint-Denis Tourisme ©C.Simon / ENS Louis-Lumière/2015


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Anne Wohlgemuth, 24 ans

Avec ses photos sur la nature en ville, elle a volontairement pris le contre-pied de l’image d’une Seine-Saint-Denis coulée dans une dalle de béton. « J’ai grandi à la campagne, vers Montereau (Seine-et-Marne). Et quand je suis arrivée ici pour mes études, je me suis tout naturellement posée des questions sur comment bien me nourrir », raconte la jeune femme d’une voix posée.
Quand le CDT a proposé à sa promotion de mettre en lumière une profession de Seine-Saint-Denis, elle a donc logiquement choisi de se pencher sur le travail de certaines structures pour redonner une place à la nature dans le département. Ses pas la guident ainsi vers l’association Clinamen et les Bergers Urbains, qui s’emploient à élever des moutons et faire pousser de la vigne sur le site de l’université Paris-XIII de Villetaneuse. « Je trouvais ça ambitieux d’avoir des animaux en pleine ville et j’ai aussi apprécié le lien social que cette association sait établir lors d’événements comme la fête de la Vigne, au parc du Sausset. »
La photo que cette étudiante de 24 ans a choisie pour son exposition ? Une main rentrant dans le cadre, qui se tend vers un mouton. « Je l’ai trouvée amusante : je voulais montrer la rencontre entre des gens qui se baladaient dans le parc du Sausset et les animaux de l’association Clinamen. Mais comme je savais que les photos ne pouvaient pas montrer des visages sans autorisation parce qu’elles étaient destinées à être exposées, j’ai rusé en m’arrêtant à la main. » La photo, c’est aussi ça : l’astuce, l’adaptation à la commande.
Pour Anne, il s’agissait de son tout premier travail de photoreportage. Si l’exercice lui a plu, la jeune femme qui est auparavant passée par les Beaux-Arts de Nantes, se verrait plutôt acquérir une expertise technique en rapport avec des oeuvres d’art. « Les métiers du patrimoine ou de la conservation, ça m’attire pas mal », explique-t-elle.

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Seine-Saint-Denis Tourisme ©A. Wohlgemuth / ENS Louis-Lumière/2015


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Hugo Delcourt, 26 ans

« La photo que j’ai retenue pour le concours, c’est le portrait d’un technicien SNCF de Joncherolles, à Villetaneuse. Je suis resté une heure et demie avec lui. Il m’a expliqué en quoi consistait son travail, ce qu’il vérifiait sur les trains de freinage des wagons. » Fan de transports en tout genre, Hugo a immédiatement sauté sur l’occasion quand le CDT, en partenariat avec la SNCF, lui a proposé d’explorer les technicentres des Joncherolles et du Lendit Cheminots.
« Je ne suis pas du tout un spécialiste du portrait, mais là le moment était parfait. Le technicien en question a levé son visage vers ses collègues qui faisaient eux l’inspection du train à l’extérieur. Ca correspondait bien à son travail : des conditions difficiles, mais en même temps une solidarité. »
Une photo qui, pour Hugo, ne parle pas plus que cela du département, plutôt d’un métier et de la condition ouvrière qu’on pourrait retrouver aux quatre coins de France. La Seine-Saint-Denis, ce Toulousain d’origine en avait évidemment entendu parler avant de rejoindre l’école Louis-Lumière à la Plaine-Saint-Denis, et pas forcément en bien.
« Evidemment, vu de province, on n’entend parler que de faits divers. Mais ce n’est pas pour autant que j’avais une représentation négative de ce territoire », explique le jeune homme, conscient de l’image complètement tronquée relayée par certains mass-media. « Tous les gens que j’ai rencontrés jusqu’à présent m’ont prouvé à quel point cette image était faussée », complète cet étudiant curieux de tout, qui a déjà bourlingué dans pas mal de pays.
Derrière sa barbe de quatre jours et son enthousiasme communicatif, on sentirait bien le profil d’un futur photoreporter. A voir... selon Hugo. « En arrivant à l’école, j’avais l’ambition d’être photojournaliste. Ca continue de m’attirer, mais l’école m’a aussi fait découvrir d’autres choses. Du coup, je me verrais bien aussi enseigner, l’histoire de la photo ou des aspects plus techniques. »
Enfin, Hugo se félicite aussi du choix d’exposition pour leurs travaux, la Gare du Nord, lieu symbolique qui fait le lien entre Paris et sa banlieue. « C’est bien, ça change un peu des galeries », estime ce grand voyageur.

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Seine-Saint-Denis Tourisme ©H.Delcourt / ENS Louis-Lumière/2015


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Lucille Pellerin, 23 ans

Son truc, c’est le photoreportage. Aller à la rencontre des gens, raconter des histoires à travers ses images. Quand la commande du CDT lui est parvenue, Lucille, habitante de Neuilly-Plaisance, a donc voulu rappeler un pan non-négligeable de l’histoire de la Seine-Saint-Denis : sa vocation industrielle. Alors qu’elle venait de faire un stage dans la presse à l’été 2015, elle a immédiatement pensé aux rotatives des quotidiens parisiens, dont une partie se trouve dans le département.
Sur son cliché de l’imprimerie Roissy Print, basée à Tremblay-en-France et qui assure notamment le tirage du « Figaro » et de « Metro News », on lit un monde de travail et d’ouvriers. Mais étrangement, la trace de l’humain est plutôt fantomatique au milieu de cet univers de machines. « J’ai pris le parti de flouter les travailleurs sur mes images. Pourquoi ? Pour inciter le spectateur à les chercher, pour que son attention passe des machines aux hommes. », souligne cette jeune femme blonde de 23 ans, au regard direct. A côté de son travail à l’imprimerie, cette étudiante de 2e année a aussi rendu visite à l’entreprise familiale Egrise Million, à Pantin, spécialisée dans le façonnage d’objets en verre.
Elle qui est venue à la photo par son père veut repartir sur le terrain le plus vite possible, pour se faire la main. L’activité des Puces de Saint-Ouen, la pollution lumineuse en banlieue : elle a déjà livré plusieurs reportages et estime que la Seine-Saint-Denis ne manque pas de sujets photos, pour la presse indépendante comme pour de la commande institutionnelle. Pour autant, cette Séquano-Dionysienne plaide pour de la mesure en toute chose : « c’est bien de communiquer sur le fait qu’il n’y a pas que de la misère sociale et des faits divers en Seine-Saint-Denis. Mais il ne faut pas non plus tordre les faits dans l’autre sens en faisant croire que tout n’est que dynamisme et bonne volonté. Au final, c’est bien de valoriser les régions, quelles qu’elles soient, sans en fausser la réalité. »

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Seine-Saint-Denis Tourisme ©L.Pellerin / ENS Louis-Lumière/2015

Christophe Lehousse

Pour en savoir plus : http://www.tourisme93.com/lumiere-sur-le-93.html

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