Les taxis de la Marne

C’était il y a 100 ans. Les taxis de la Marne, un symbole de résistance et d’ingéniosité, naissaient sur la route, entre Gagny, Livry-Gargan et Nanteuil-le-Haudouin.

Lorsqu’il descend du wagon sur la quai de la gare de Pantin le 6 septembre 1914, Marcel Pericard a bien changé par rapport au jeune homme insouciant qu’il était un mois et demi plus tôt. En juillet c’était encore le temps des travaux dans les champs, celui des bals et des filles, c’était avant. Avant la mobilisation, avant les abois du sergent, avant ce départ pour la Belgique, jusqu’à ce village d’Ehé… Jusqu’à ce que les mitrailleuses se mettent à cracher. Sans savoir pourquoi ni comment, il a échappé au massacre avec ceux que l’état major a nommés les glorieux débris du 103e régiment d’infanterie

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Embouteillage de taxis aux abords de Nanteuil-le-Haudouin

Parmi les visages de ses compagnons, les traits tirés par trois jours de voyage, Marcel en reconnaît déjà bien peu. Ses copains sont restés en route, au fur et mesure de l’avancée allemande. Soudain sur le quai, les vestes garance s’écartent, des rires haut perchés fusent, de longues jupes et des chapeaux fleuris le bousculent. Prévenues on ne sait comment, les belles de Paris viennent retrouver leur Charles, leur Jules, l’embrasser avant un nouveau départ. Certaines les suivront jusqu’à leur cantonnement de Gagny, Neuilly-sur-Marne ou Neuilly-Plaisance. Et tout le long du trajet, les gens sur le pas de leur porte. Certains les encouragent, d’autres se taisent. Tous savent que « cette fois, c’est du sérieux », il faut défendre la capitale.

Les taxis réquisitionnés

Alors que le gouvernement est déjà parti vers Bordeaux, que les Allemands sont à 50 km, le général Gallieni, gouverneur militaire de Paris, a décidé de réagir. Prévenu par une reconnaissance aérienne partie du Bourget, il sait que le Général Von Klück vient de s’éloigner du reste des troupes du Kaiser.

Son armée ne marche plus vers le sud, elle veut contourner l’armée française vers l’est, la prendre en nasse. C’est l’occasion à ne pas manquer de couper la ligne de front. Mais comment contre-attaquer ? Comment réagir suffisamment vite ? Toutes les forces doivent être employées, mais certains régiments sont trop loin et la plupart des véhicules ont déjà été réquisitionnés. Restent les taxis. Ces véhiculent peuvent transporter cinq personnes chacun en plus du chauffeur. A 20 heures, le général Clergerie, chef d’état-major, prescrit de rassembler toutes les voitures Renault disponibles pour transporter les six mille hommes de la brigade du général Félineau. L’organisation est confiée au lieutenant Lefas. Dans son rapport, celui-ci écrivit : «  à onze heures, Monsieur le Gouverneur militaire de Paris a fait demander si nous pouvions lui procurer douze cents taxis-auto, partant de Paris à minuit et demie, rendus à deux heures du matin place de la mairie à Tremblay-lès-Gonesse  ».

Rapidement, cinq cents sont réunis sur l’esplanade des Invalides. Un premier convoi de cent cinquante taxis roule vers la Villette, suivi de quatre cents autres qui s’engagent sur la route du Bourget, débouchant dans la nuit sur la Plaine Saint-Denis, d’autres filent vers Gagny. La confusion règne, les embouteillages, les accrochages sont nombreux, d’autant plus que l’on roule lanternes éteintes. Chez les chauffeurs c’est l’incertitude, va-t-on rapatrier des blessés ou bien amener des troupes au front ? Et le compteur, on le laisse tourner le compteur ?

Bientôt l’enfer...

À Gagny, Marcel Pericard voit arriver sur la Grand-place plus de taxis qu’il n’en a jamais vu. D’ailleurs, dans sa campagne natale, les automobiles sont rares. Il paraît qu’ils sont là pour eux, pour les amener à la rencontre des Boches, il l’a entendu dire par un gars. Il disait aussi qu’on avait déjà fait des milliers de prisonniers, que ça sera une vraie promenade de santé… Un petit tour en automobile, ça lui plairait assez, à Marcel. Mais, pour le reste, il hausse les épaules et grommelle «  Berlin, ils disaient qu’on y serait en trois semaines, alors…  » Il a raison, il sait déjà que ce qui l’attend, c’est l’enfer. Dans ses ordres, le général Maunoury a été clair : « La situation est telle que toutes les considérations relatives à la conservation des effectifs doivent céder le pas à la nécessité de gagner la bataille aujourd’hui même, au prix de tous les sacrifices. »

Un long voyage

À la nuit, l’embarquement commence dans le désordre et n’en finit pas, les hommes sont trop nombreux, il faudra deux voyages. D’autres convois se forment ailleurs, tous prennent la direction de Nanteuil-le-Haudouin. «  L’embarquement a commencé à Livry à 19h, écrivit le lieutenant Lefas. L’ordre de départ a été donné à 20h. Lanternes éteintes. Notre convoi a suivi la route de Sevran, Dammartin, Le Plessis-Belleville, Nanteuil. Un autre convoi, transportant une partie des 103e et 104e à destination du Plessis s’est rencontré avec le nôtre à la sortie de Dammartin. » Le convoi était lent, fractionné, avec peu d’encadrement, les soldats tentaient de dormir, entassés dans l’habitacle avec armes et bagages, secoués par les à-coups, les nids de poule et dans les vapeurs de benzol. Le voyage est long, et Nanteuil n’est qu’un immense embouteillage. Mais déjà, les soldats marchent vers le front, déjà les taxis repartent pour en chercher d’autres… Certains roulèrent pendant plus de trente-six heures, et rentrèrent à Paris méconnaissables, couverts de poussière. Le général Laude, directeur des transports du Camp retranché de Paris, «  a constaté personnellement sur place le zèle et le dévouement patriotique dont les chauffeurs de taxis-autos ont fait preuve. » Le Trésor public versa une somme globale de 70 102 francs aux compagnies de taxis pour ce transport exceptionnel.

Les combats de la Marne

Les soldats eux, se battirent pendant les trois jours de cette bataille de la Marne, souvent à deux contre un. Et alors que depuis un mois ils ne parvenaient qu’à reculer devant la puissance des Allemands, ils réussirent à les mettre en fuite au matin du 10 septembre. Puis, la guerre se déplaça vers l’ouest, dans ce que l’on appela la Course vers la mer. Les positions se figèrent ensuite en une gigantesque ligne de feu de la Suisse à la Mer du Nord. Les soldats s’enterrèrent, pour l’affrontement le plus long, le plus meurtrier de l’histoire.

Quant à Marcel Pericard, comme dix millions d’autres, il ne reste de lui qu’une ligne sur un monument aux morts, soldat inconnu, disloqué entre Douaumont et Verdun.

Georges Makowski
Magazine 65, novembre 2002

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En 1984, la ville de Gagny acheta cet authentique deux cylindriques Renault AG1 qui a peut-être participé à l’aventure

De la réalité à la légende

Il est reconnu que l’épisode des taxis ne fut en rien décisif dans la bataille de la Marne, il ne concernait en fait que quatre mille hommes alors que ce furent deux armées complètes qui s’affrontèrent. Mais alors pourquoi un tel engouement pour ces taxis ? Pour leur valeur de symbole. L’historien Jean-Pierre Verney l’explique. « Dans les faits, l’événement se passe au tout début du conflit. La Nation entière, attaquée, s’est levée contre l’envahisseur ; l’ « Union Sacrée » a étouffé les divergences, les états d’âmes, les différences sociales, politiques ou religieuses. Une seule voix, un seul cœur, un seul chef : la Patrie est en danger et l’ennemi est aux portes de Paris.
Gallieni, auréolé de son passé colonial et de ses expériences militaires, prend la responsabilité de la capitale, et que se passe-t-il ? D’un côté le gouvernement et les parlementaires quittent Paris pour mieux impulser la défense nationale depuis Bordeaux, et de l’autre, ce sont des vieux, des réformés, des ajournés, des civils donc, qui sont réquisitionnés pour défendre le droit et protéger le cœur du pays : et le miracle se produit, l’ennemi doit reculer et Paris est sauvé.
Les Parisiens ont entendu et vu passer les convois de taxis réquisitionnés, certains même ont dû libérer celui dans lequel ils se trouvaient, sur ordre du Gouverneur militaire de Paris… Il est naturel dans l’allégresse de la victoire qu’ils embellissent, renforcent et propagent cette action associée à la forte et sympathique personnalité de Gallieni. Ainsi se forge le mythe du petit taxi sauveur de Paris, comme il y eut un jour Sainte Geneviève se dressant contre les Normands (…)
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