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« La jeunesse d’aujourd’hui veut prendre sa vie en main »

Entretien avec Pierre-Louis Basse, journaliste et écrivain engagé, très attaché à la Seine-Saint-Denis.

Même s’il n’y est pas né, il se sent chez lui en Seine-Saint-Denis. Après avoir longtemps vécu à Saint-Ouen, ce journaliste et écrivain engagé a conservé pour ce territoire une tendresse particulière, qui transparaissait déjà dans « Ma Ligne 13 », un de ses romans. Passionné de sport et d’histoire, il est sans cesse ramené vers cette banlieue, où les liens de solidarité sont plus forts qu’ailleurs.

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Qu’est-ce qui vous lie à la Seine-Saint-Denis ?
Pierre Louis Basse : « Tout d’abord j’ai habité à Saint-Ouen pendant de nombreuses années, à la Villa des Rosiers. J’ai adoré vivre là-bas. Je me sens chez moi en Seine-Saint-Denis parce que la solidarité que j’y ai vu me touche. Attention, il ne s’agit pas d’angéliser les choses : la vie y est dure, voire très dure pour de nombreuses personnes, mais cela crée des liens plus forts. J’ai notamment adoré découvrir la Seine-Saint-Denis en marchant : quand j’écrivais Ma Ligne 13, j’allais à pied de Saint-Ouen jusqu’à Drancy ou même Stains. On y voit de la beauté, mais aussi de la déshérence, des restos portugais incroyables, mais aussi des gens qui sont en permanence dans la survie. »

C’est quoi la beauté de la Seine-Saint-Denis pour vous ?
« Sa jeunesse, c’est sûr. Et une diversité qui est hélas fragilisée par la violence et le chômage. J’’ai un souvenir de Claude Chabrol qui, quand il était venu en Seine-Saint-Denis, m’avait dit : « c’est ici que j’ai eu les questions les plus riches et l’intérêt général le plus impressionnant ». Et il n’était pas du genre à faire des compliments gratuits. »

Dans Ma Ligne 13, vous dénonciez déjà l’existence de frontières invisibles entre Paris et sa proche banlieue, des frontières liées au pouvoir d’achat, aux origines... En dix ans, ça n’a pas vraiment changé...
« Non seulement ça n’a pas changé, mais ça s’est même accentué. Le phénomène de ghettoïsation que je décrivais dans Ma Ligne 13, avec ces populations plus riches qui repoussent toujours plus vers l’extérieur les plus pauvres, s’est amplifié. Ce mouvement-là aboutit à une négation de la diversité, il favorise un entre-soi détestable. Finalement, c’est le même mouvement que j’ai observé en 2012-2013, quand je suis allé passer un an sur l’Ile-aux-Moines dans le Morbihan. Une partie des nouveaux arrivants sur cette île - des nouveaux riches – ont acheté des maisons dans lesquelles il se claquemurent sans participer à la vie des lieux. Cela met toute l’île en danger, parce que le coût de la vie augmente. »

Sauf que beaucoup de gens ont de bien plus grands préjugés à l’égard de la Seine-Saint-Denis qu’à l’égard de l’Ile-aux-Moines...
« Oui c’est vrai. Et c’est terrible, parce que la banlieue n’est pas laide en soi. Ce qui est laid, ce sont ces zones commerciales que le capitalisme a créées à l’entrée de toutes les villes. Et ce qui est laid, c’est l’oubli dans lequel on a plongé certains quartiers populaires. Quand on rejette pendant des années certaines populations, il ne faut pas s’étonner de certains débordements. »

Justement, il se murmure que vous pourriez devenir la plume de François Hollande. Est-ce vrai et que pensez-vous de son bilan ?
« Pour l’instant, ce ne sont que des murmures. J’ai des échanges avec le Président depuis 10 ans, mais c’est tout. Pour le reste, qui vivra verra. Pour ce qui est de son bilan, il y a des choses qui sont positives mais qui ne sont pas assez mises en avant, notamment sur les thématiques démocratie-justice-médias. Depuis l’arrivée de François Hollande, le président de France Télévisions n’est par exemple plus nommé par l’exécutif comme c’était le cas sous Sarkozy. La justice peut faire son travail et Cahuzac a été inquiété au même titre que d’autres personnalités. Tout cela est un signe je crois de bon fonctionnement démocratique. Après, c’est vrai que j’aimerais plus de Allende chez François Hollande et je crois qu’il est temps d’en faire plus pour la jeunesse et les quartiers populaires. »

Son gouvernement montre-t-il suffisamment l’exemple en matière d’immigration et de droits de l’homme quand un Manuel Valls affirme par exemple que les Roms n’ont pas vocation à s’intégrer ?
« C’est une déclaration effectivement que je ne partage pas. Les Roms sont quelque 20 000 personnes en France, ça représente très peu de gens. Ne pourrait-on pas trouver une solution ? Au lieu de ça, on les prend pour des boucs émissaires comme les Juifs dans les années 30. La mécanique est la même : monter les populations les unes contre les autres pour ne pas parler de la crise économique. Et il faut qu’on en arrive à des tragédies comme à Pierrefitte-sur-Seine où un jeune Rom a été lynché et laissé pour mort juste parce qu’on le suspectait d’avoir volé. »

Votre rapport aux quartiers populaires passe notamment par certaines figures comme Guy Môquet ou Rino Della Negra, le footballeur-résistant de Saint-Ouen. Est-ce que leur mémoire est encore suffisamment vivante en Seine-Saint-Denis ?
« Je crois que oui. Il ne faut pas être dans l’amertume, ne pas se dire que de toute façon tout est perdu pour la jeunesse d’aujourd’hui. Même si le souvenir de Guy Môquet et d’autres figures semblables s’efface, il n’y a pas de raison pour que les jeunes d’aujourd’hui ne s’y intéressent pas. Peut-être à travers d’autres supports – le ciné, internet - mais tout de même. Au contraire, il y a toute une jeunesse aujourd’hui qui a envie de prendre son avenir en main, d’où l’importance des politiques de ne pas les laisser sur le bord du chemin. »

Suivez-vous de jeunes artistes de Seine-Saint-Denis ?
« Oui, bien sûr. Un de mes plus beaux souvenirs, c’a été l’organisation avec Europe 1 pendant un mois d’un direct depuis Saint-Denis. Pendant un mois, nous prenions l’antenne pour y faire découvrir le potentiel artistique et culturel de ce territoire. Grand Corps Malade s’est d’ailleurs fait connaître via l’émission que j’animais à l’époque. Encore aujourd’hui, je fais attention aux nouveaux talents de la banlieue : le graffeur Di Rosa, le rappeur Trésor 13K, qui a également fait un documentaire sur l’énergie positive des banlieues (intitulé « Cette Blessure », ndlr ). »

Parlons un peu de foot... Vous écriviez dans votre livre sur le France-Allemagne de Séville 82 que c’était la manifestation d’un football romantique, non calculateur. Le France-Allemagne qui vient de se jouer, qu’était-ce ?
« Je ne sais pas. En tout cas, je n’ai pas ressenti d’émotion particulière devant ce match. Si le romantisme, c’est une forme de gratuité du geste, de générosité, si c’est le fait d’avoir encore le droit de perdre, alors oui ce football là est bien mort. Aujourd’hui, le football est devenu une industrie et cette industrie ressemble ni plus ni moins au capitalisme. Des magnats russes ou qataris engloutissent des sommes d’argent délirantes, mais ça n’en rend pas forcément le foot meilleur. »

Que retiendrez-vous de cette Coupe du Monde ?
« Outre l’explosion du Brésil, deux choses : le retour des équipes sud-américaines, comme la Colombie, le Chili et dans une moindre mesure, le Costa Rica. Des garçons comme James Rodriguez, Gutierrez nous ont donné à voir des choses merveilleuses en terme de vitesse et de technique. Et puis, je retiens aussi que si la France n’hérite pas dans les années qui viennent d’un grand meneur de jeu, elle est à sa place. Benzema a montré ses limites, Valbuena a été courageux mais pas miraculeux, Pogba n’est pas un 10. Si on ne trouve pas un patron, on sera une bonne équipe, mais pas une grande équipe. »

Sur quoi travaillez-vous à présent : travail journalistique ou plutôt littéraire ?
« Je suis en train de travailler à un gros roman. Ce sera très familial, très autobiographique et cela aura un lien avec la libération des camps. Plus tard, je veux aussi tirer un roman de mon séjour d’un an sur l’Ile-aux-Moines, qui a été une expérience de solitude intéressante. »

Propos recueillis par Christophe Lehousse

Pierre-Louis Basse en cinq dates :
1958 - Naissance à Paimboeuf (Loire-Atlantique)
2003 - Sortie de son roman « Ma Ligne 13 »
2005 - Sortie de « Séville 82 - France-Allemagne, le match du siècle »
2012 - Gagner à en mourir
2014 - Mes seuls buts dans la vie

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