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La Seine-Saint-Denis, terre de cinéma

La Seine-Saint-Denis était bien représentée, vendredi 20 février, pour les Césars 2015, et elle a fait carton plein : les Montreuillois Thomas Cailley et Adèle Haenel ont été primés pour "Les Combattants", et le succès de "Timbuktu" est aussi celui de l’acteur Abel Jafri, enfant d’Aubervilliers. Nous avions rencontré Thomas Cailley et Abel Jafri il y a quelques mois.

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Il aime les horizons des Landes, les animaux comme ressort narratif et s’enfermer à double tour pour écrire ses scénarios. Il n’aime pas les histoires trop psychologisantes, les castings traditionnels, les personnages trop lisses. Thomas Cailley, récompensé vendredi 20 février par le César du meilleur premier film, a signé avec "Les Combattants" une belle comédie poétique qui raconte la tentative d’apprivoisement de deux jeunes gens, Arnaud, menuisier au grand cœur et Madeleine, obsédée par la fin du monde. Un duo qui fonctionne tellement bien que Kevin Azaïs et Adèle Haenel ont respectivement reçu pour leur interprétation le César du meilleur espoir masculin et celui de la meilleure actrice.
Le jeune réalisateur, 34 ans, qui habite Montreuil, avait déjà bénéficié d’une aide du Conseil général pour son court-métrage « Paris Shanghai » (2011). Interview.

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Quel a été le point de départ dans l’écriture de votre film : une rencontre improbable entre deux personnages, l’idée de survie ?

« Pour moi, mon film pourrait se résumer ainsi : c’est l’histoire d’une fille qui attend la fin du monde et celle d’un garçon qui va lui apporter cette fin du monde sur un plateau. On part de quelque chose qui pourrait ressembler à une chronique adolescente, quelque chose d’assez réel. Et puis, la fiction arrive par le biais de cette fille très particulière. Dans la deuxième partie du film, on est dans son monde à elle et dans celui de l’armée avec ses codes. Mais comme tous les deux constatent qu’ils n’apprennent rien de ce monde parce qu’il ne leur correspond pas, on passe dans un troisième univers qui est le leur. Elle attendait la fin du monde, il lui propose le début d’un nouveau. »

Votre film est porté par deux personnages très différents. L’idée, c’était de faire se rencontrer deux personnages qu’a priori tout oppose ?

« Ils sont effectivement très différents, mais ils ont aussi des points communs. Notamment le fait qu’ils aient tous les deux développé un instinct de survie. Arnaud (joué par Kévin Azaïs, ndlr) vit dans un univers sans horizon, il est prisonnier de son cocon familial, donc il possède un fort instinct de conservation. Et Madeleine (interprétée par Adèle Haenel) attend un combat qui ne vient pas, elle pense que la survie est supérieure à la vie. Donc même s’ils sont très différents, ces deux-là partagent quelque chose. »

La survie, c’est en général tragique, dramatique. Vous, vous traitez ce sujet sur le mode comique. Pourquoi ce contrepied ?

« La comédie permet de déplacer le débat. Si j’avais choisi l’aspect dramatique de la survie, le film se serait réduit à peau de chagrin. On aurait eu des personnages qui se demandent vaguement ce qu’ils sont prêts à faire pour survivre, et voilà. Là, le fait que le trivial côtoie l’abstrait, non seulement ça fait rire, mais ça ouvre sur de vraies questions. Et puis je voulais à tout prix éviter l’introspection : ne pas tomber dans une histoire de deux personnages malades, conscients de leur maladie, et qui se retrouvent à prendre des médicaments pour aller mieux. Le fait d’avoir des personnages bruts, qui sont dans l’action, permet d’avoir plus de liberté. »

Le passage sur l’armée et son stage commando, comment cela vous est-il venu ?

« Le fait que le film tourne autour de l’idée de survie m’a orienté assez logiquement vers l’armée, qui professe qu’une bonne école de vie est justement la survie. Et puis, il y avait ce bus qui faisait le tour des plages l’été dont j’avais été témoin et qui m’a toujours étonné. L’armée déploie tout un arsenal de recrutement, une stratégie marketing que je trouve passionnante. Je trouve ses slogans très drôles : « Devenez vous-même », « S’engager. Pour soi, pour les autres ». C’est assez curieux qu’un corps qui est censé assurer la sécurité des autres et défendre les valeurs de la République mette en avant l’épanouissement personnel. Si ça, ça fonctionne – et ça fonctionne – on est en plein dans une crise de sens. »

Pourquoi avez-vous choisi les Landes comme décor de votre film ?

« D’abord, c’est un lieu que je connais bien : là je vis à Montreuil, mais j’ai grandi en Aquitaine. Les Landes, c’est un paysage qui vous empêche de vous projeter vers la ligne d’horizon parce qu’il y a toujours quelque chose - des pins, des maisons - qui vient couper cet horizon. Narrativement c’était intéressant parce que mes personnages eux mêmes n’ont pas de visibilité et sont désorientés. »

Comment avez-vous choisi vos acteurs ? Vous connaissiez déjà Adèle Haenel, qui a elle aussi grandi à Montreuil ?

« Non, on ne s’était jamais vus avant. C’est simple : pour notre casting, on s’est dit qu’on voulait d’abord chercher des personnes avant de chercher des personnages. Donc aux acteurs qui se sont présentés pour le rôle de Madeleine, nous n’avons pas dit : « joue Madeleine ». On a au contraire essayé de mieux faire leur connaissance en leur posant des questions qui avaient évidemment un rapport avec le caractère extrêmement décidé de Madeleine. Du coup, à Adèle, on lui a demandé de raconter une situation gênante qui lui avait donné envie de partir immédiatement. Et elle nous a répondu : « les mecs, je trouve votre question complètement con. Moi quand j’aime pas une situation, je me barre direct. Donc j’en ai aucun souvenir ». Et là, je me suis dit qu’on tenait peut-être un truc. Après, on a surtout pas fait de répétitions : il fallait que les choses gardent leur fraîcheur. On les a juste fait se battre une fois. Et quand Adèle a mis KO Kévin qui semblait quand même content, je me suis dit que c’était bon. »

Il y a aussi un gros travail sur la photographie dans votre film, avec des ambiances de couleur différentes...

« Oui, David, mon frère, dont c’était le premier film en tant que chef opérateur, a réalisé un gros boulot. Durant l’écriture du film, on avait un tableau en liège où on punaisait un peu tout ce qui nous tenait à cœur : des coupures de journaux, des tableaux, des images, un peu tout ce qu’on voulait mettre dans ce film. Ça nous a aussi aidés pour le profil colorimétrique du film. Au début, on est dans des tons bleus assez froids qui miment la situation gelée entre les personnages. Ensuite, on passe au vert de l’armée. Puis le jaune prend vraiment le pouvoir avec cette rivière magnifique des Landes sur laquelle on a tourné. On a ainsi un voyage du froid au chaud qui correspond aux trajectoires des personnages. »

Enfin, il y a pas mal d’animaux dans votre film : un chien, des poissons, un renard et même un furet. Pourquoi ?

« J’aime bien mettre des animaux dans mes films parce qu’on ne peut rien fabriquer dans le jeu avec eux. Du coup, ça crée de la spontanéité et ça permet d’accélérer la narration. Par exemple, pour le furet, c’est le premier élément qui rapproche vraiment mes deux personnages alors que leur différence ne leur permettrait a priori pas de se rencontrer. En fait, c’est une sorte de furet ex-machina, un coup de pouce narratif quoi. »

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Propos recueillis par Christophe Lehousse


Portrait d’Abel Jafri, l’un des acteurs de "Timbuktu", d’Abderrahmane Sissako

L’acteur de 48 ans, qui a grandi à Aubervilliers, joue un des rôles principaux de « Timbuktu », film d’Abderrahmane Sissako qui a reçu 7 Césars dont celui de meilleur film et meilleur réalisateur. Portrait d’un homme secret, mais aux convictions profondes.

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Il se revendique lui-même « enfant de la Seine-Saint-Denis ». Arrivé à 9 ans avec sa famille à Aubervilliers en provenance de Saône-et-Loire, Abel Jafri connaît son 93 sur le bout des doigts, s’en souvient avec une pointe de nostalgie et y revient dès qu’il le peut. « Quand on a grandi dans une ville comme Aubervilliers, on y a des coutumes », dit l’acteur d’un ton posé. Les siennes consistent à retrouver ses amis d’enfance et aussi à rendre visite à sa mère qui vit toujours à Aubervilliers. A la sortie du café où a lieu l’entretien, on se rendra d’ailleurs compte que ce n’est pas qu’un vain mot : pour rejoindre le cinéma « L’Ecran » de Saint-Denis où a lieu la projection de « Timbuktu », Jafri n’en finit plus d’embrasser des connaissances.

Après trente ans de carrière, dont des rôles importants dans « Bled Number One » de Rabah-Ameur Zaïmèche ou dans « La Passion du Christ » de Mel Gibson, Abel Jafri n’a en effet pas oublié d’où il vient. Peut-être aussi parce qu’il sait ce qu’il doit à une ville comme Aubervilliers, toujours dynamique en matière de culture. « Je suis venu au cinéma par le théâtre, que j’ai découvert à la maison de quartier à l’époque de Jack Ralite (maire de 1984 à 2003) », se souvient le comédien. C’était l’époque des soirées impro entre potes, de la découverte des grands auteurs, des premiers succès amateurs.

Pourtant, comme il l’affirme lui-même, devenir acteur n’a jamais été une obsession. « Je ne fais pas partie de ces gens qui ont toujours rêvé de faire ce métier, je ne faisais pas rire la galerie quand j’étais petit. D’ailleurs, quand on m’a dit que je pouvais gagner ma vie en étant acteur, au départ, ça m’a fait tout drôle », se remémore-t-il.
Si cet enfant d’Aubervilliers a bien fini par choisir la scène et le jeu, ils ne sont donc pas tout pour lui. Sans doute cette distance sur les choses, cette capacité à relativiser font-ils aussi sa force. Pendant tout un moment, le jeune acteur alterne ainsi petits boulots et piges au théâtre. Coursier, chauffeur, barman, livreur, représentant de commerce, animateur en centre de vacances : Jafri tâte d’une quarantaine de métiers différents, avec des crochets par la scène entre deux gagne-pains. « Je pense que cette période m’a vraiment servi : sans que je le veuille, ça m’a nourri pour mon jeu d’acteur aujourd’hui. De toute façon, la vie est un grand théâtre », affirme ce faux dilettante qui dit « faire des fiches » de temps à autre à partir de ses observations de la vie quotidienne.

Et puis, c’est l’emballement avec « Algérie en éclats » de Catherine Lévy-Marie. Cette pièce de théâtre sur l’assassinat d’un metteur en scène du Tartuffe de Molière au moment de la montée islamiste des années 90 en Algérie porte durablement ses acteurs, parmi lesquels Abel Jafri. Le parallèle entre cette pièce et le nouveau film de Sissako, où Jafri joue un chef jihadiste qui convoite secrètement la femme d’un modeste éleveur, est d’ailleurs assez frappant. Pourtant, le principal intéressé n’y voit pas une constante dans ses choix de films. « Timbuktu dénonce l’extrémisme, c’est vrai, et le fait qu’aujourd’hui l’Islam est pris en otage par les islamistes. Mais en tant qu’acteur, je ne recherche pas le systématisme, je recherche surtout la diversité ».

En 2004, nouveau coup d’accélérateur : Jafri est retenu par le casting de « La Passion du Christ », de Mel Gibson, où il doit apprendre l’araméen pour les besoins du rôle. Comment s’est-il retrouvé lui, le p’tit gars d’Auber, dans cette grosse production américaine ? « L’histoire n’est pas banale : j’ai croisé par hasard la directrice de casting du film sur un festival en France. Nous avions parlé de tout et de rien. Deux ans plus tard, j’étais embarqué dans cette aventure ».

Bonne étoile et travail acharné, tel est le mélange secret qui sous-tend la carrière d’Abel Jafri. Il existe d’ailleurs un objet qui réunit ces deux composantes de sa trajectoire : la Croix du sud qu’il porte en permanence autour du cou (sauf le jour de notre rencontre, en raison d’une lanière cassée). « On la trouve dans de nombreuses cultures du désert, en Mauritanie, en Algérie, au Mali. Je la porte en souvenir de mon père, un Touareg algérien qui a traversé le désert pour rejoindre l’Europe. Il avait un profond sens du travail, dont j’ai hérité. Il nous disait toujours : « Moi, toute ma vie, je ne suis jamais arrivé une minute en retard au travail », dit-il avec une lueur de tendresse dans les yeux.

Cette valeur-travail, Abel Jafri l’a donc aussi fait sienne. L’acteur vient tout juste de boucler un tournage qui s’est d’ailleurs déroulé à Saint-Denis, rue du Landy : « Voyoucratie », de Kevin Ossona et Fabrice Garçon où il joue un malfrat appartenant au grand banditisme. Même s’il n’occulte pas la dimension fait divers de la banlieue, il regrette que sa solidarité, son énergie et sa joie de vivre ne soient pas assez présents à l’écran. Et appelle aussi de ses vœux une plus grande diversité pour les comédiens issus de l’immigration, quelle qu’elle soit. « Les éternels rôles de Beurs, ça suffit », clame-t-il. « Il y a encore trop de producteurs qui ne prennent pas en compte la diversité de la société française ».

Lui-même n’exclut d’ailleurs pas un jour de passer de l’autre côté de la caméra pour donner naissance à une oeuvre ancrée en Seine-Saint-Denis : « J’ai en tête l’histoire de trois jeunes issus d’Aubervilliers, Drancy et des Francs Moisins dans les années 70. Ce serait le film de cette génération, avec un certain sens de la tolérance, une certaine mixité sociale. Petit à petit, le décor et l’ambiance changeraient ».

Mais le comédien fait aussi confiance à la montée de la jeune garde, qu’il connaît bien pour avoir lui-même dirigé par le passé des ateliers théâtre au Laboratoire d’Aubervilliers. L’acteur compte fortement sur cette jeunesse pour proposer des visions très personnelles et fortes des quartiers populaires : « en tant que membre du jury de Cinébanlieue, j’ai vu cette année des merveilles de court-métrage. Ca ne m’étonne pas parce que ces jeunes sont nés avec l’image pour laquelle ils ont un sens inné et qu’ils ont des choses à dire. Je compte sur eux pour donner à l’avenir une vision juste des cités ».

Christophe Lehousse

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« Timbuktu », une charge contre le fanatisme

Le film d’Abderrahmane Sissako, qui a fait un triomphe aux Césars 2015, est une dénonciation en règle des violences commises au nom de l’Islam au Nord-Mali, avant l’intervention de l’armée française en 2013. « L’Islam est actuellement pris en otage par des extrémistes et il faut le dénoncer haut et fort », a expliqué le réalisateur mauritanien mercredi 12 novembre 2014 à l’occasion de l’ouverture du festival Cinébanlieue justement consacré au thème de la résistance. Dans son film aux images parfois très dures, Sissako s’attache à montrer comment la religion, détournée par des intégristes, devient instrument de terreur. L’équipe, qui souhaitait initialement tourner à Tombouctou, a dû se rabattre sur Oualata, un village fortifié de Mauritanie, compte tenu de la situation tendue au Nord-Mali. Le résultat est un brillant brûlot contre les barbaries et fanatismes de toutes sortes.

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