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Histoire d’être ensemble

Enseignants au collège Pasteur à Villemomble, Emmanuel Ritter et Daniel Sarthou ont travaillé avec leurs élèves autour des valeurs de la République grâce au Concours National de la Résistance et de la Déportation. Rencontre.

La jeunesse a spontanément de l’énergie et de la générosité mais elle ne naît pas en ayant compris le monde. Est-ce que cette préparation au Concours national de la Résistance et de la Déportation les y aide ?
Daniel Sarthou : A comprendre le monde je ne sais pas, à avoir une réflexion sur le monde oui. Comment l’homme en est arrivé là ? Comment l’homme est capable de faire ça ? On a des questions de fond sur la nature humaine. Je me souviens il y a un certain nombre d’années, on était à la maison des enfants d’Izieu. Et les enfants nous ont demandé ce qu’on avait fait des criminels de guerre après la guerre. Ces gamins de 13-14 ans se posaient beaucoup de questions sur la peine de mort.

Emmanuel Ritter : Ces questions arrivent très souvent lors des voyages sur les lieux de mémoire : le Struthof, Dachau, Buchenwald. Les élèves se questionnent sur l’actualité d’aujourd’hui, sur le monde tel qu’il est. Ce concours a donné envie à un certain nombre d’élèves de s’orienter dans des études en histoire, en sciences politiques, beaucoup, en droit aussi. Dans notre collège nous avons des élèves d’origine syrienne qui ont voulu participer à ce Concours de la Résistance et de la Déportation. Ils ont travaillé sur la notion de résistance, d’oppression, de totalitarisme. Ils ont une expérience, une certaine maturité. Ils se questionnent beaucoup eux aussi. Pour nous le Concours national de la Résistance ce n’est pas seulement un projet autour de la Résistance et de la Déportation c’est aussi une réflexion sur l’humanité telle qu’elle est aujourd’hui.

En quoi consiste votre travail d’accompagnement au CNRD ?
E. R. : Nous leur expliquons comment un phénomène totalitaire se met en place. Et comment il pourrait de nouveau se mettre en place si des conditions étaient réunies. On explique aussi que la seule solution après : c’est la résistance.

Trouvez-vous qu’on parle assez aux jeunes de cette période ?
D. S. : Ce qu’il faut voir c’est comment on en parle. Les élèves sont confrontés à des images, des documentaires, des jeux vidéo. On essaie d’aller un petit peu plus loin que l’image, l’émotion, pour aller vers les explications, les causes, les conséquences.

En même temps, vous jouez aussi sur l’émotion puisque vous leur faites vivre l’histoire en chair et en os avec des rencontres, des visites ?
E. R. : Evidemment quand madame Lévy vient raconter qu’elle a été déportée à Birkenau, son retour en France avec sa famille… pour eux ça a du sens. Le fait de voir la personne, ça les interpelle, ça leur met une claque. Mais notre but n’est pas de s’arrêter à ça. Nous voulons leur faire comprendre pourquoi on en est arrivé là.

D. S. : La libération des camps était le thème de cette année. Nous sommes allés à Buchenwald où il n’y a aucune image de déportés. Mais c’est un lieu créateur d’émotions qui est peut-être beaucoup plus fort encore que les images de charnier.

Comment voient-ils les Résistants ?
E. R. : En France, on montre beaucoup une image de résistance combattante. Les élèves pensent au maquis, au sabotage, aux assassinats… On oublie que 80% de la Résistance est un travail de renseignement, de faux-papiers, de presse clandestine, de recrutement.

Vous avez été reçu à l’Elysée. Qu’est-ce que ça représente pour vous ?
E. R. : C’était notre première fois. C’est très très impressionnant. Nous étions fiers pour le collège et pour l’élève primé. Le 27 juin nous avons été invités au Panthéon à la cérémonie d’hommage à quatre résistants : Jean-Zay, Pierre Brossolette, Geneviève De Gaulle et Germaine Tillion. Tous les gamins étaient invités, leur travail était reconnu, c’est bien.

D. S. : C’était impressionnant mais aussi très simple. Les enfants sont contents d’être reçus au Conseil départemental pour la remise des prix départementaux. Pour les familles d’origine étrangère, c’est la consécration. Ouvrir l’Elysée ou le Conseil départemental aux jeunes, cela désacralise les institutions.


Arrive-t-il à la jeunesse que vous avez en face de vous de se replier sur elle-même ? Notamment au moment des attentats terroristes à Charlie Hebdo, les collégiens avaient-ils envie de parler ?

E. R. : Beaucoup d’élèves participant au Concours ont perçu ce qui s’est passé comme un danger qui pouvait arriver. Un signe, une tentative qui voulait imposer un ordre morale, totalitaire et qu’il fallait s’opposer à ce danger. Il y avait à la fois la nécessité de réagir, de réaction, de résistance et de manifestation. Certains élèves sont allés aux manifestations locales à Livry-Gargan et à Paris en famille.

D. S. : On a eu des questions. Qui et pourquoi. Mais c’est difficile à expliquer ces choses-là. Les enfants participant au CNRD ont été plutôt animateurs du débat. Mais ce n’était pas les seuls non plus. Ce n’est pas parce qu’ils étaient au Concours national de la Résistance qu’ils avaient une conscience plus aigüe mais ça a aidé à apporter des éléments aux débats.

Qu’avez-vous semé dans le cœur de ces enfants tout au long de cette année ?

D. S. : C’est difficile à dire ça. Il y a tout ce qui est abstrait. Le recul qu’il faut avoir, l’engagement.

E. R. : Le questionnement sur soi, sur les autres, sur l’humanité. La solidarité…

D. S. : … dans la vie du groupe. Comme c’est une aventure sur toute l’année. J’emploie des mots un peu galvaudés mais le vivre-ensemble. Le fait d’être un groupe, de s’aider, d’échanger, de se connaître entre enfants issus de différents milieux, de différentes origines. Il nous semble important qu’ils aient eu conscience qu’ils faisaient partie d’un groupe et qu’ils étaient bien ensemble. Rire ensemble.

E. R. : Et puis on a parfois des doutes parce qu’un projet comme ça c’est épuisant. C’est un engagement de nous deux. Il faut trouver chaque année de l’argent pour financer les voyages, les sorties, les demandes de subventions. Comme les gamins sont volontaires, on veut leur faire payer les sorties, les voyages le moins possible. Les sorties sont gratuites mais il faut parfois louer des bus. Heureusement on a le soutien de pas mal d’institutions. L’autre jour on était invité à l’Assemblée nationale et lorsque j’ai présenté notre élève de Villemomble, là monsieur Bartolone était content.


Vous leur avez transmis des clés pour construire leur avenir ?

D. S. : J’espère.

E. R. : au lycée, les élèves parlent de leur préparation au Concours. Ils ont été marqués par ces voyages. S’ils font de la politique plus tard, j’espère qu’ils n’oublieront pas ces valeurs.

D. S. : Lorsqu’on va dans des cimetières de la Première et de la Seconde Guerre mondiale et qu’on voit l’âge des soldats tués, ça les interpelle beaucoup. Il y a une reconnaissance vis-à-vis de tous les morts, de toutes les victimes. Ils se posent toujours la même question : est-ce que nous, on aurait eu le même courage ?

E. R. : La question n’est pas : est-ce qu’on aurait eu le même courage il y a 70 ans ? La question est : est-ce qu’on aurait le même courage aujourd’hui maintenant ? C’est ça l’engagement. En participant à ce projet à leur âge, pendant un an avec cette intensité de travail, c’est quand même beau. Pour moi c’est un engagement.
En fait notre projet CNRD s’inscrit dans un projet beaucoup plus vaste qui s’intitule « Déchirures et réconciliation des peuples européens de la Grande Guerre à aujourd’hui ». On essaye de voir des lieux de mémoire de la Première Guerre mondiale, de la Seconde et on essaie toujours de finir par un voyage au Parlement européen.

D. S. : C’est l’occasion de se poser des questions sur ce que eux feront de l’Europe. L’idée est de se projeter un petit peu vers l’avenir. De leur donner des outils pour appréhender le monde car c’est eux qui le feront ce n’est pas nous.

Propos recueillis par Isabelle Lopez

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