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Farid Bentoumi, le cinéma tout schuss

A 40 ans dont 12 passés à Montreuil, Farid Bentoumi a signé « Good luck Algeria », un beau premier long-métrage sur la richesse inhérente à toute double culture, à l’heure où résonnent encore des débats nauséabonds sur l’identité nationale. Portrait.

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Il est venu au rendez-vous à vélo, pas à skis. La faute à pas de neige sans doute. Ou alors la preuve que ce Savoyard devant l’éternel, mais installé depuis 12 ans maintenant à Montreuil, s’est laissé gagner par la boboïtude de la ville à la pêche, qui concurrence Paris pour sa concentration de cinéastes au mètre carré.
S’il est ici question de skis, c’est qu’ils ont laissé une trace durable dans le premier long-métrage de Farid Bentoumi, « Good luck Algeria ». L’histoire d’un Franco-Algérien qui participe à l’épreuve de ski de fond aux Jeux olympiques d’hiver sous les couleurs de l’Algérie pour sauver son entreprise de skis « made in France ».

Pour cette réflexion intelligente sur ce qui fait un héritage culturel, Farid Bentoumi n’a pas eu à chercher bien loin. « A l’heure où on a tellement de faux débats sur l’identité nationale, je voulais raconter cette histoire de mixité heureuse qui a été celle de ma famille », explique ce fils né d’un ouvrier algérien établi depuis maintenant 50 ans à Albertville et d’une institutrice française.
Autre apport familial pour le film : en 2006, son propre frère, Noureddine, a bel et bien porté la combinaison de l’Algérie en ski de fond aux Jeux de Turin, donnant là à Farid le point de départ de son récit.
« J’ai voulu faire un film qui batte en brèche tous ces discours pernicieux sur l’identité nationale. On n’arrête pas de nous parler de problème d’intégration culturelle. Mais il n’y en a pas, tout simplement parce que cette génération est née en France ! En revanche, il y a un problème d’intégration sociale. La montée de l’Islam radical, le communautarisme, c’est lié à la montée de la pauvreté, qui fait que les gens se cherchent un clan, une appartenance. »

Chez Farid Bentoumi, le discours est comme les skis qui sortent de l’atelier de Sam, le protagoniste de « Good luck Algeria » : solide, rapide et bien charpenté. Lui qui a grandi à Albertville à la croisée de deux cultures - celle de son père, Layachi, arrivé en 1962 de M’sila, dans les Aurès et celle de Marcelle, sa mère originaire du Sud-Ouest - se veut le chantre de ce double héritage assumé, revendiqué et synonyme de richesse. Aux antipodes du « la France, tu l’aimes ou tu la quittes » d’un Sarkozy et acolytes qu’il vomit par-dessus tout.
« A la maison, nous, on a toujours caché les oeufs de Pâques dans le jardin, et en même temps on ne mangeait pas de porc, et en même temps mon père se déguisait en père Noël…", se souvient le comédien avec un brin de tendresse dans la voix, avant de lancer : « Pourquoi faudrait-il forcément choisir ? C’est tellement absurde de demander ça à quelqu’un ».

A la manière d’un Kheiron dans « Nous trois ou rien » ou de Mohamed Hamidi dans « La Vache », Farid Bentoumi interroge donc ce rapport qui lie une génération d’enfants d’immigrés à celle de leurs parents. Tout en insistant sur tout ce qu’elle leur doit. « Si on fait ce genre de films, c’est aussi je pense pour dire à certains enfants d’immigrés qui ne se sentent pas bien en France qu’ils ont toute leur place ici et que leurs parents ont voulu leur donner cette chance-là ». Et d’évoquer la mémoire de son père qui a notamment creusé un bout du tunnel du Mont-Blanc avant d’être ouvrier pendant 30 ans chez Péchiney. « Il s’est battu pour que mes frères et moi, on ait le choix », se remémore Farid Bentoumi qui ne formule qu’un seul regret : celui de ne pas avoir appris l’arabe au nom d’une intégration sociale qui devait primer sur tout le reste.

Cette possibilité de choisir, le jeune homme ne va justement pas se priver d’en faire usage. Ski-études à Albertville, prépa à Lyon, montée à l’Essec de Paris, une prestigieuse école de commerce, MBA au Canada : jusqu’à 25 ans, le parcours est presque trop rectiligne. Alors, comme Sam en ski de fond, Farid Bentoumi va s’autoriser une petite sortie de rails. « C’était à Toronto où je faisais mon MBA. J’avais ce pote dont le métier était de choisir la couleur des bouteilles de shampooing, et je me suis dit : « mais je veux pas faire ça, moi, même si je suis payé royalement ». Je me suis enfermé chez moi pendant deux jours et j’en suis ressorti pour m’acheter une guitare. Un mois plus tard je rentrais en France pour bosser dans le théâtre. »

Depuis, Farid Bentoumi mène son petit bonhomme de chemin. D’abord seulement comédien, le Montreuillois raconte être passé de l’autre côté de la caméra quand il s’est aperçu des clichés racistes qui peuplaient encore le monde du cinéma. « Je me suis vraiment mis à écrire quand un jour, sur un casting, on m’a dit : « t’es super, mais on cherche un Arabe normal ». Là, je me suis dit qu’il fallait prendre la parole, pour dénoncer quelques préjugés qui ont la vie dure. »

On ne s’étonnera pas si la jeune œuvre du réalisateur tourne autour de l’immigration : en 2011, le court-métrage « Brûleurs » raconte la trajectoire de 5 jeunes Algériens ayant passé la Méditerranée en clandestins. Et actuellement, le comédien remet ça dans « Ticket », une pièce jouée à la Cité de l’Immigration où il campe un jeune réfugié qui, en même temps que les spectateurs, pénètre dans un container en train d’être chargé sur un camion. « Evidemment qu’il faudrait en faire plus pour accueillir les réfugiés Mais plus que tout, il faudrait sérieusement s’impliquer pour stopper le conflit syrien. Cinq ans que ça dure, et tout le monde se renvoie la balle. Pourquoi ? Parce que la guerre profite à des intérêts économiques, il ne faut pas être naïf », analyse-t-il.

Montreuil et la Seine-Saint-Denis ? Le quadra, père d’une petite Nour, se dit fier de vivre dans un département « sans doute plus solidaire que beaucoup d’autres pour construire des logements sociaux, et donc accueillir des immigrés rejetés ailleurs ». Et admiratif de l’énergie mise par de nombreux habitants à contrer l’image défavorable véhiculée par certains médias. De là à en faire le sujet d’un film… Ce « provincial dans l’âme » hésite un peu : « j’ai grandi ailleurs, dans une ambiance beaucoup plus village. Je ne me sens pas forcément le plus légitime ».

En revanche, lui qui raconte dans « Good luck Algeria » une épopée olympique souhaite de tout coeur les Jeux 2024 à la Seine-Saint-Denis. « J’ai grandi là dedans, dans la fièvre des Jeux, se souvient celui qui avait 16 ans au moment des Jeux d’Albertville. Donc je ne vais vous dire que c’est mauvais pour un pays. Ca peut l’être quand, comme à Rio, on rase des quartiers entiers, mais ce ne serait pas le cas en France. Je pense que ça entraînerait non seulement un développement économique pour le département mais que ça lui donnerait un autre motif de fierté. » Alors, Good luck Seine-Saint-Denis ?

Christophe Lehousse

Farid Bentoumi en 5 dates :

1976 - Naissance à Modane

2004 - Installation à Montreuil

2006 - Son frère dispute les Jeux de Turin en ski de fond pour l’Algérie

2011 - Premier court-métrage, « Brûleurs »

2016 - Premier long-métrage, « Good luck Algeria »

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