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Faire découvrir la danse et la littérature d’aujourd’hui

Le festival Concordan(s)e est né en Seine-Saint-Denis voilà dix ans. Il propose dix dates dans notre département cette année. Son objectif : faire découvrir la littérature et la danse contemporaines au plus grand nombre.
Interview de son fondateur et directeur Jean-François Munnier.

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Le festival Concordan(s)e soutenu depuis son premier souffle par le Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis. Cet événement a réuni lors de ses précédentes éditions : Marie Desplechin, Maylis de Kerangal, Arno Bertina, Carlotta Sagna ou Daniel Larrieu.

Avec Concordan(s)e, vous créez la rencontre. D’où vient le désir : du danseur ou de l’écrivain ?
En fait, c’est moi qui crée ces duos. C’est vraiment l’idée de provoquer une rencontre entre un chorégraphe et un écrivain qui ne se connaissent pas.

Comment les choisissez-vous ?
Je pars du chorégraphe car c’est un milieu que je connais bien, je suis chargé de programmation danse. J’étudie son univers et je choisis un écrivain. Cette année par exemple, Raphaëlle Delaunay et Sylvain Prudhomme travaillent tous deux sur l’identité dans son sens très large. Ce sont des gens qui ont beaucoup voyagé, qui ont côtoyé beaucoup de monde dans beaucoup de pays. Soit il y a des affinités, soit j’ai envie de provoquer des électrochocs. Mes intuitions me guident.

Vous faites-vous aider pour choisir vos écrivains ?
Je lis beaucoup de livres. Mais comment faire pour choisir parmi les 600 livres qui arrivent à chaque rentrée littéraire ? Alors on a constitué avec une libraire le « salon des indiscrets ». Ce comité de lecture me nourrit en propositions. C’est un petit groupe d’une quinzaine de personnes : des libraires, des bibliothécaires, des éditeurs, des correcteurs. On se réunit deux fois par an. Une soirée plutôt informelle. Tout le monde propose un ou deux titres voire plusieurs. Maintenant comme ils connaissent bien le projet de Concordan(s)e ils savent quels types d’écrivains seraient à même de se prêter à l’exercice. Est-ce qu’il y a un rapport avec le corps, un mouvement, un rythme dans le livre qui pourraient être intéressant. Après, c’est à moi de lire les livres et de m’en imprégner.

Quels sont vos duos préférés en dix ans ?
Je vais vous parler plutôt des duos les plus marquants, ceux qui ont un petit peu chamboulé à la fois le public et l’équipe du festival, comme le duo Sylvain Prunenec-Mathieu Riboulet créé en 2010. Pour moi ce duo-là est important et emblématique. Car c’est avec lui que j’ai commencé à passer une commande à un écrivain et à un chorégraphe qui ne se connaissaient pas et qui partaient de zéro.
Au tout début du festival j’invitais un chorégraphe qui avait déjà sa création et il devait accepter qu’un écrivain s’intègre à cette création. Il y avait un peu un déséquilibre. Et j’ai trouvé que ce n’était pas très juste. En 2010 beaucoup de chose ont changé dans le dispositif même de Concordan(s)e.

Avez-vous l’impression d’avoir influencé la littérature contemporaine ?
C’est un peu ambitieux. Je vais essayer de répondre plus modestement à votre question. En tout cas, c’est assez touchant d’entendre beaucoup d’écrivains me dire qu’ils arrivent désormais à mieux décrire les corps et les corps en mouvement. J’ai souvenir d’Emmanuelle Pagano qui m’a envoyé son livre en me disant que certains chapitres n’auraient pas existé si elle n’avait pas fait Concordan(s)e. Mathieu Riboulet l’a dit l’autre jour. Avant Concordan(s)e il travaillait très en solitaire et le fait de partager une expérience avec quelqu’un d’autre lui a donné envie de partager davantage. Depuis il écrit pas mal de livres à quatre mains avec d’autres écrivains.

Pour certains écrivains, Concordan(s)e était-il leur baptême du feu en matière de performance ?
En effet, beaucoup n’avaient jamais fait de performance avant Concordan(s)e. Tout d’un coup cela les a éveillés. J’ai vu par exemple Emmanuel Rabu qui faisait des lectures avec la tête très fermée, le regard baissé. Il pense à sa respiration désormais et à tous les petits conseils qu’a pu lui donner le chorégraphe. Il est à présent dans une lecture plus imagée, plus vivante. Il regarde le public en affirmant ce qu’il dit. Voir comment ces écrivains ont pu se nourrir de cette expérience est pour moi une petite victoire.

Comment voyez-vous évoluer le festival Concordan(s)e ?
J’ai surtout envie de faire vivre ce festival dans plein d’endroits : des librairies, des centre d’art, des théâtres. Comment faire découvrir à ces écrivains et à ces chorégraphes plein de publics ? Comment faire découvrir à ce public la danse et la littérature d’aujourd’hui ? Creuser dans les villes : faire des ateliers d’écriture entre danse et littérature…

Vous voulez sortir la danse et la littérature contemporaines du cercle des initiés ?
En allant dans les bibliothèques, on touche un public beaucoup plus large et on permet cette complicité avec le public. Comme on joue dans l’espace public, tout d’un coup quelqu’un venu déposer un livre est happé par le spectacle. Il va rester et finalement passer un bon moment. Cette surprise m’intéresse. En bibliothèque on lance souvent une discussion après le spectacle pour expliquer comment le duo s’est créé et le principe même du projet et ça rassure aussi les gens. Je sens bien que le public a besoin de savoir que ce qu’il a vu est exactement ce que le chorégraphe a pensé. Il y a besoin d’être rassuré de l’art contemporain aujourd’hui. On a besoin de savoir si on n’est pas trop bête, si on est dans la bonne pensée, si on peut dire. Nous donnons quelques clefs qui aident à donner des ouvertures.

Ce festival est éphémère, qu’en reste-t-il au bout du compte ?
Si j’ai créé ce festival, c’est justement pour travailler la question de la trace. En danse, on est sur l’éphémère. Je voulais en face une discipline où la trace était très présente et l’écrit était important. Tous ces textes sont des textes inédits, qui sont des commandes pour le festival. Des textes relativement courts. Il me fallait trouver un éditeur qui accepte de centraliser dans une même édition tous les textes du festival. J’ai trouvé L’œil d’or qui publie tous les deux ans le livre Concordan(s)e qui relate deux ans de festival. Là vient de sortir le numéro 4 dans lequel sont relatées les éditions 2014 et 2015 du festival. On y retrouve des textes inédits du festival et les photos des spectacles. Et depuis peu, j’ai demandé aux écrivains comment ils ont vécu cette expérience. Un petit chapitre pour chaque duo y est consacré.

Vous avez fait se rencontrer Arno Bertina et Daniel Larrieu
Arno Bertina a dit il y a peu qu’il n’avait jamais été aussi loin avec son corps. Et il expliquait comment Daniel Larrieu avait su le mettre à l’aise. Je me rappelle qu’à un moment donné ils sont couchés par terre, l’un contre l’autre. Les deux corps se touchaient. Il y a eu une belle complicité entre eux. C’était très bien.

Ça peut même être trash aussi comme avec François Beaune et Yann Lheureux. Une aventure très rock en roll…
Ils y sont allés très fort, autant en engagement physique que par le texte. Ça a embarqué le chorégraphe au-delà de ce qu’il prévoyait. Ils ont dépassé un peu leurs limites l’un comme l’autre. Et ils ont assumé. Ils sont allés au bout de leurs idées. C’était trash, mais le fond était très fort. C’était un duo assez étonnant. Ils sont allés jusqu’à la lettre M pour leur alphabet et ils disaient qu’un jour ils continueraient jusqu’au Z.

Vos rencontres donnent aussi l’occasion au chorégraphe de danser à nouveau.
Béatrice Massant est une grande chorégraphe de danse baroque. Elle n’avait pas dansé depuis plus de dix ans et elle m’a fait ce cadeau de danser pour Concordan(s)e. Julie Desprairies qui fait plutôt de la mise en espace dans des espaces publics et qui ne danse jamais dans ses pièces s’est retrouvée sur scène aussi.

Inviteriez-vous aussi à Concordan(s)e des chorégraphes écrivains ? voire des chorégraphes très liés à la littérature ? ou est-ce impossible ?
Bien sûr que c’est possible, parce que j’ai déjà invité Daniel Dobbels. C’est vrai que beaucoup de chorégraphes travaillent avec des écrivains. Mais je les amène vers d’autres esthétiques, vers autre chose que ce à quoi ils s’attendaient.

Ces rencontres débordent-elles sur des histoires au long cours ?
J’ai appris que Julie Desprairies et Thomas Clerc allaient monter un opéra prochainement ensemble. Pour la plupart, ils ont gardé contact. Sylvain Prunenec et Mathieu Riboulet continuent d’aller voir des spectacles de danse ensemble. Il y a des gens qui restent assez proches.

Vous vous attendiez à ça ?
Je n’avais pas forcément imaginé ces histoires au long cours. La seule chose qui était pour moi vitale c’est que ces duos arrivent à fonctionner. C’est l’humain qui m’intéresse. Ces créations sont faites avec de très petits moyens. Pas de décor, pas de scéno. Pas de création lumières. Ce sont deux individus qui se retrouvent tout seuls, sur un plateau. A partir du moment où je sens que les deux artistes s’apprécient et qu’ils arrivent à partager cette complicité avec le public c’est gagné !

Propos recueillis par Isabelle Lopez

Concordanse - "Brutality will prevail" de et avec Yann Lheureux et François Beaune from LA BIBLIOTHÈQUE on Vimeo.

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