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Fabrice Lambert, résidence au long cours

Au cours de sa résidence de 3 ans au Centre national de la danse à Pantin, le chorégraphe Fabrice Lambert a créé ses propres spectacles et échangé avec des collégiens et des lycéens autour de la danse. Il dresse un bilan plus que satisfaisant de cette expérience, fruit d’un partenariat avec le Conseil général de la Seine-Saint-Denis.

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Votre résidence longue s’achève en juin. Quel bilan tirez-vous de ces 3 ans au CND ?

« Il est évidemment extrêmement positif. La chance pour un artiste, en l’occurrence un chorégraphe, de travailler sur une durée plus longue devient une opportunité rare. Apprendre à suivre un public, c’est autre chose que d’organiser un spectacle et de dire « Merci, au revoir ». Cette expérience tisse une relation particulière qui est vraiment bénéfique. C’est un cadre où on doit essayer de faire décélérer la société et la rendre plus durable. »

Vous faites référence à la culture du zapping, de la consommation immédiate ?

« Oui, à tout cela. Il se trouve que je réfléchis en ce moment beaucoup à la démesure de notre société parce que je travaille à l’élaboration de « Jamais Assez », une pièce qui connaîtra sa création au festival d’Avignon cet été. Cette pièce est née d’une question : je me demandais s’il existait aujourd’hui encore des mythologies contemporaines. Et là, je suis tombé sur un documentaire de Michael Madsen, « Into Eternity », qui raconte un projet titanesque, du nom d’ « Onkalo » (la cachette), actuellement en cours en Finlande. Il s’agit d’un chantier d’enfouissement de tous les déchets nucléaires du pays. Ces travaux vont durer 100 ans et les déchets enterrés mettront 100 000 ans à ne plus être radioactifs. Je voulais donner à voir ces durées qui nous dépassent totalement et y donner une réponse par la danse, cet art au contraire des plus éphémères. »

Durant ces 3 ans, vous avez créé des pièces mais vous avez aussi pu accompagner vos créations d’expositions...

« Oui, côté création, moi et ma compagnie, L’Expérience Harmaat, avons donné naissance à « Faux Mouvement » et « Nervures ». Là, nous travaillons sur « Jamais Assez » et « L’Incognito », une pièce en collaboration avec l’auteure Gaëlle Obiegly, pour le festival Concordan(s)e. Mais dans le cadre de mon approche chorégraphique à travers les arts plastiques, j’avais aussi demandé au Département de la Seine-Saint-Denis de pouvoir choisir dans son fonds d’art contemporain des œuvres qui seraient stimulantes pour moi ou s’inspireraient de mon travail. Cela a débouché sur 4 expositions autour de ma pièce « Gravité ». Cette exposition a aussi été montrée à l’université Paris 13 Villetaneuse et elle avait été précédée d’une performance chorégraphique de la compagnie. »

Au cours de cette résidence, vous êtes également intervenu de nombreuses fois en milieu scolaire, en collège et en lycée...

« Oui. Comme tout art, la création chorégraphique est quelque chose qui implique l’idée d’une transmission. Une transmission par le spectacle, mais pas uniquement. Rencontrer de jeunes collégiens, échanger autour de spectacles m’a permis de décliner cette transmission, d’enrichir un savoir et de partager une expérience avec d’autres. »

Donc à vous aussi, cela vous apporte quelque chose...

« Bien sûr. Ce n’est pas si fréquent d’avoir le retour direct d’un public, et de jeunes encore moins. Là, j’étais en prise directe et c’était passionnant. Par exemple, en 2012, des collégiens ont assisté à la présentation de « Faux Mouvement ». Je les ai rencontrés quelques jours après. Et j’ai été étonné de voir comment certains s’étaient raconté leur propre histoire. Alors que mon travail comporte toujours une certaine forme d’abstraction, ils avaient pu reconstituer un récit qui était le leur, avec l’invention de personnages, d’histoires d’amour, de conflits. A partir du moment où il y a une interprétation, c’est forcément positif. »

Et cette année, vous travaillez avec des 4e du collège Pierre-Sémard à Drancy...

« Oui, on travaille justement autour de « Gravité ». Ils sont venus voir la pièce, au CND, fin décembre. C’est une pièce qui s’inspire du phénomène physique de la gravité, qui nous a permis d’évoluer jusqu’à notre posture d’homme aujourd’hui. Ce que je veux, c’est leur faire comprendre ce qu’est un processus de création. Et aussi d’avoir une liberté dans l’art, de ne pas en rester au « je n’ai pas compris, ce n’est pas pour moi » mais de se demander : « qu’est-ce que ça signifie pour moi ? » Et puis bien sûr, il s’agit de danser. Car pour comprendre la danse, il faut aussi la pratiquer. »

Certains élèves perçoivent parfois la danse contemporaine comme un art « intello », difficile d’accès. Comment les amenez-vous à dépasser cet a priori ?

« Je ne suis pas souvent confronté à ce genre de réactions. Évidemment, je salue le travail des professeurs qui, en amont, expliquent les choses de façon intelligente à leurs élèves. Ce qui fait que quand je les retrouve, je suis devant une grande curiosité plutôt qu’un jugement sur ce côté un peu prétentieux que peut parfois avoir l’art en général. Là, ils ont un désir d’apprendre et c’est sur ce désir d’apprendre qu’il faut construire. »

Vous-même, comment avez-vous découvert la danse ?

« Assez jeune, j’ai eu la chance d’être amené à des spectacles. J’ai aussi connu les plateaux de tournage, avec mes parents, qui sont acteurs et metteurs en scène. Mais fondamentalement, j’ai fait une rencontre avec un spectacle, « Pierre et le Loup », qui était dansé par le Conservatoire de région de Grenoble. En fait, c’est ce spectacle qui m’a fait comprendre qu’être chorégraphe n’était peut-être pas si inaccessible. Jusque-là, j’étais ébloui par Pina Bausch et Merce Cunningham, mais ce spectacle m’a fait prendre conscience que moi aussi je pouvais me lancer. »

Le conseil que vous donnez aux jeunes, c’est de ne rien s’interdire...

« Bien sûr. Il y a mille et une façons de devenir artiste. Il y a la voie des grandes écoles, qui est évidemment importante si l’on rêve de devenir danseur d’un grand ballet ou premier violon dans un grand orchestre symphonique. Mais pas uniquement. Aujourd’hui, l’art doit s’ouvrir à d’autres formes et à des gens possédant une vision et un parcours d’artiste original. »

Propos recueillis par Christophe Lehousse

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Fabrice Lambert, la science du mouvement

Il définit la danse comme « un art des plus éphémères » et s’évertue à la faire dialoguer avec d’autres expressions comme la vidéo ou les arts plastiques. A 40 ans, Fabrice Lambert est un boulimique qui adore jongler avec de multiples projets – créations, expositions, performances. Un artiste qui se dit « davantage intéressé par les nuances que par les radicalités », à l’image du nom de sa compagnie « L’Expérience Harmaat », mot finlandais signifiant « nuances de gris ».
Passé par le Conservatoire régional de danse de Grenoble puis par le Centre national de danse contemporaine d’Angers, Fabrice Lambert a été danseur pour différentes compagnies comme Kubilaï Khan Investigations, Carolyn Carlson ou encore la troupe de Catherine Diverrès. En 1996, il fonde « L’Expérience Harmaat » avec le chorégraphe finlandais Yuha-Pekka Marsalo avant de poursuivre seul à la tête de la compagnie.
Il a depuis créé une quinzaine de pièces, dont beaucoup se confrontent à des phénomènes physiques ou naturels à l’instar de « Gravité » ou « Solaire », pièce qui ponctuera la fin de sa résidence au CND. Ce spectacle s’accompagnera les 4 et 5 juin prochains d’autres représentations de chorégraphes invités, comme Madeleine Fournier et Jonas Chéreau pour « Sexe symbole » et le Canadien Stephen Thompson pour « Etude : Arms ».

Les dates des spectacles de Fabrice Lambert en Seine-Saint-Denis

L’Incognito, dans le cadre du festival Concordan(s)e
- les 1 et 2 avril au CND (1, rue Victor Hugo à Pantin)
- le 7 avril à l’Université Paris 13
- le 10 avril au café Grand Bouillon d’Aubervilliers
http://www.concordanse.com/

Nuits solaires, les 4 et 5 juin au CND de Pantin

A lire aussi : Le dispositif Culture et Art au Collège pour l’année 2014-2015

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