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Deux cinéastes se penchent sur l’habitat précaire en Seine-Saint-Denis

Donner la parole aux mal-logés, d’hier et d’aujourd’hui. C’est le projet de deux cinéastes, accueillis en résidence pendant deux ans à La Courneuve. Pour aboutir à leur film, prévu pour l’été 2017, ils ont d’abord collecté des témoignages d’habitants, réunis dans un journal-livre, « Atlas », sorti en février 2015.

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Deux enfants, bidonville de La Campa, La Courneuve, 1967 - Crédit Photo : Loik Prat dit Photovie

Qu’est-ce qu’habiter une ville ? Loger dans ses marges, dans un habitat malheureusement précaire, est-ce déjà y habiter et surtout, qui doit en être juge ? C’est la question que soulève « Atlas », le projet de film initié par le réalisateur Jérémy Gravayat, actuellement accueilli en résidence par la ville de la Courneuve à L’Abominable et soutenu par le Département de la Seine-Saint-Denis.

Un passionnant recueil de témoignages également intitulé « Atlas », réalisé en collaboration avec un autre cinéaste, Yann Chevalier, vient d’être publié et distribué gratuitement à 3000 exemplaires dans tout le département. Ce "journal-livre" apporte déjà quelques éléments de réponse.

Pendant un an et demi, après s’être installés à « L’Abominable », un labo cinématographique collectif à La Courneuve, Jérémy Gravayat et Yann Chevalier sont partis à la rencontre des habitants de cette ville, pour reconstituer une histoire particulière de l’habitat, celui des franges et des bidonvilles.

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La Campa Hiver 1968 - Miroslav Marik - Centre Joseph Wresinski / ATD Quart-Monde

Pourquoi La Courneuve ? Parce que la ville a notamment abrité entre 1952 et 1971 le bidonville de La Campa, refuge de nombreux arrivants – populations déracinées et immigrés – avant que celui-ci ne laisse la place au Parc départemental Georges-Valbon.
« Quand on les a interrogés sur leur vécu, les gens nous ont beaucoup parlé de voisinage, de cohabitation, de ce moment où on a la sensation d’être un habitant égal aux autres dans son parcours de vie, ou pas. Nous, on voulait raconter cette mémoire depuis la perspective des habitants », détaille Jérémy Gravayat, ancien enseignant de Paris 8-Saint-Denis à l’origine du projet.

Dans ces témoignages, ceux qui se réfèrent à La Campa sont particulièrement poignants. Au fil d’une prise de parole libre, parcellaire et forcément subjective, les anciens habitants de ce qui fut l’un des plus grands bidonvilles d’Ile-de-France – il compta jusqu’à 4000 habitants - se confient sans détours sur leur ancienne vie, leurs joies et leurs peines, leurs espoirs et leurs désillusions. Ils racontent par le menu la boue, les incendies, la sensation d’être coupés du monde, mais aussi parfois les moments de grâce et d’entraide, véritables bouffées d’oxygène. (voir encadré). Le lecteur garde longtemps en mémoire les émouvantes photos, ressorties des archives de l’association ATD Quart Monde, très présente à cette époque à La Campa.

« C’est très difficile et périlleux de dégager des points communs de ces parcours de vie, analyse Jérémy Gravayat, avant de donner toutefois une indication : « Leurs témoignages fonctionnent un peu comme une médaille et son revers. Ils nous disent : « c’était extrêmement dur, on était abandonnés, laissés pour compte, mais en même temps il y avait entre nous une chaleur humaine et une solidarité très fortes. »

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Habitants de La Campa - 1968 - Miroslav Marik - Centre Joseph Wresinski / ATD Quart-Monde

Au fur et à mesure des pages, on remonte le temps : 1971, l’époque de la résorption du bidonville, (également restituée par des documents administratifs officiels) et celle du relogement dans différentes structures d’accueil. Cités de transit pour certaines familles, foyers Sonacotra pour les travailleurs isolés, et enfin aires du voyage pour les populations nomades.

Parmi ces différentes solutions de relogement, le journal-livre revient particulièrement sur la cité transit de la Courneuve, l’ancienne « Cité Verte », finalement démolie en 1983. Là encore, il est question de beaucoup plus que d’habitat : les années 80 s’annoncent, le combat contre la drogue, la crispation autour du « provisoire qui dure ».
Jusqu’à la situation actuelle, qui a vu le retour de bidonvilles sur le territoire. « En fait, ce qui m’intéressait, c’était d’interroger l’histoire des grands bidonvilles dans les années 60 dans un parallèle avec leur réémergence aujourd’hui », explique Jérémy Gravayat. Grâce à ce projet, le jeune cinéaste est notamment parvenu à réunir d’anciens occupants de La Campa et des habitants actuels du « Platz », bidonville situé à La Courneuve. « Au départ, certaines personnes estimaient que les choses n’étaient pas comparables. Mais lorsqu’elles ont lu les témoignages des habitants du Platz, elles étaient bouleversées. Elles nous disaient : « j’ai l’impression de revivre ma propre histoire ».

Après cette première étape du recueil, le projet doit maintenant prospérer et se transformer en film. Là encore, la volonté des deux réalisateurs est ambitieuse dans la mesure où l’oeuvre ne doit pas être purement documentaire. « On veut un aspect fiction parce qu’il doit nous permettre d’associer plus directement les habitants au projet, argumente Jérémy Gravayat. Certains habitants joueront leur propre histoire et d’autres échangeront leurs parcours de vie, pour créer un dialogue qui existe rarement sous cette forme dans la vie réelle. C’est la petite utopie du film. »

Le duo a déjà commencé à tourner certaines scènes, captées sur pellicule argentique qui sera ensuite montée à L’Abominable, laboratoire associatif qui ne travaille qu’avec cette technique. Avec toute l’énergie des deux jeunes gens et celle des habitants-acteurs, le produit définitif devrait être bouclé à l’été 2017. En attendant, il y a déjà de quoi patienter avec cet « Atlas » qui cartographie magnifiquement une partie de la mémoire de La Courneuve.

Christophe Lehousse

Pour plus d’informations sur le projet Atlas, ou pour vous procurer un exemplaire du livre-journal, vous pouvez écrire à cette adresse : atlas@l-abominable.org

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Ils sont passés par le bidonville de La Campa
Extraits du journal-livre « Atlas » de Jérémy Gravayat et Yann Chevalier

Manuel, ancien habitant de La Campa :
« Une fois, j’ai croisé un type, tu sais ce qu’il m’a dit ? Une connerie aussi grosse qu’une montagne : « Oh j’aurais bien aimé vivre là-dedans » Mais tu crois, camarade, que tu choisis où tu veux vivre ? »

Abdelkader, ancien habitant de La Campa puis de la cité de Transit, rue de Genève :
« Les inondations, c’était le plus redoutable. C’est toujours ça qu’on raconte, la boue, la boue partout. Quand on partait au travail, il ne fallait surtout pas qu’on se rende compte qu’on habitait un bidonville : on ne pouvait pas trouver de boulot sinon. Les chaussures, c’était l’indice. Pour les préserver, on avait toujours quatre sacs plastique, deux pour sortir et deux pour rentrer. »

Nicole, ancienne habitante de La Campa :
« Cet endroit, c’était une vraie ville, il y avait de tout. Il y avait le quartier des Gitans français, c’était nous, et aussi celui des Gitans espagnols, des Gitans allemands, des Gitans de l’Est, il y avait même des Egyptiens. (…) Les Arabes tenaient les cafés, les bars, les épiceries. Les Gitans eux n’avaient pas de commerces. Ils faisaient dans la ferraille. Et l’été, on travaillait avec les animaux pour les dompter. »

Hassina, ancienne habitante de La Campa puis de la cité de transit :
« On a vécu à La Campa de 66 à 69. C’était déjà plutôt la fin et on a fait partie des gens qui n’ont pas eu à y rester trop longtemps. Mais ensuite, les cités de transit, dans cette vie en attente d’immeubles, on y est resté tout de même quinze ans. La préfecture s’est chargée de nous reloger, mais ces gens ne savaient pas quelle relation nous avions à notre habitat, à notre ville. La plupart d’entre nous, on a été éparpillés aux quatre coins de la banlieue, pris dans la logique d’une politique nationale. Ca pouvait être très douloureux, cet arrachement, à l’attachement qu’on a, à des gens, des voisins, des endroits, une familiarité. »

Loïk Prat, dit "Photovie", était Journaliste Reporter Photographe et habitant de Saint-Denis. Toute sa vie, il a photographié la vie quotidienne, les conditions de travail, les loisirs, la famille. A la fin des années 60, il a réalisé plusieurs reportages documentant la vie des habitants du bidonville de La Campa, notamment en lien avec A.T.D. Quart-Monde. Pour plus de renseignements : www.photovie.fr
Miroslav Marik : Avocat tchèque, il devient réfugié politique en France en 1968 et demandera plus tard la nationalité française. Passionné de photo, il sera employé comme photographe au sein d’ATD Quart Monde de 1969 à 1982. Il a alors repris son métier d’avocat et s’est beaucoup engagé dans le soutien aux réfugiés. Il est décédé en 2007.
Le Centre Joseph Wresinski : centre de mémoire et de recherche du Mouvement International ATD Quart Monde, le Centre Joseph Wresinski a constitué à travers des écrits, des photos, des enregistrements audio, des films, des créations artistiques, un véritable patrimoine, accessible à ses membres et aux personnes qui veulent comprendre l’histoire de la lutte des plus pauvres dans le monde.
Site : http://www.atd-quartmonde.org/-Centre-International-Joseph-.html

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