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Danielle Dubrac « Les filles influencées dans leur choix »

Danielle Dubrac, cheffe d’entreprise, première vice-présidente de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris en Seine-Saint-Denis (CCI 93), analyse les raisons pour lesquelles encore trop peu d’entreprises sont créées par les femmes.

Pour Danielle Dubrac, cheffe d’entreprise, première vice-présidente de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris en Seine-Saint-Denis (CCI 93), la faible création d’entreprises par les femmes est avant tout le fruit d’une société qui, encore aujourd’hui, décourage certaines carrières chez les jeunes filles, écarte les femmes des instances de décision et leur fait porter l’essentiel des responsabilités domestiques.

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L’entrepreneuriat féminin est relativement peu développé en France, et encore plus en Seine-Saint-Denis. Comment l’expliquez-vous ?
Le problème vient en premier lieu du faible nombre de femmes cadres, aux postes de dirigeants de groupes, dans certains métiers et secteurs d’activités. Il prend sa source dès le choix de la formation initiale. Les filles sont détournées de certaines filières, influencées dans leur choix professionnel. Ce qui joue au final sur la probabilité d’être cheffe d’entreprise. Nous sommes aussi sous-représentées dans les lieux de décisions. C’est pourquoi un des buts de notre réseau Femmes chefs d’entreprise est d’investir les mandats d’instances économiques comme les Prud’hommes, l’Ursaff, la Chambre de commerce et d’industrie, etc. Les cheffes d’entreprise n’y représentent que 7 à 8 % des membres. Il faut faire davantage pour la parité dans ces instances de décision.

Vous-même êtes un contre-exemple puisque vous êtes à l’origine ingénieure en électronique et cheffe d’entreprise...
J’ai effectivement une formation scientifique. Je n’étais pas du tout faite pour être syndic d’immeuble mais j’avais l’habitude de gérer des projets, des budgets, des équipes. J’avais aussi l’esprit d’entreprendre et avais des exemples autour de moi, mon mari étant chef d’entreprise. J’ai décidé de passer le cap... Il faut préciser aussi que j’avais la possibilité de faire garder mes enfants. Car un autre frein majeur pour les femmes est la difficulté à concilier vie familiale et vie professionnelle. C’est même la principale difficulté. Avec les jeunes papas d’aujourd’hui, il y a davantage un partage des tâches. Les comportements changent peu à peu, encouragés par ce qui se fait au niveau politique sur le partage du congé parental, etc. Mais le poids des préjugés est encore lourd et il y a aussi de l’auto-censure de la part des femmes.

Vous parlez d’ « auto-censure ». Que voulez-vous dire par là ?
Les femmes ont une certaine forme de timidité qui fait qu’elles n’osent pas, ou créent mais des entreprises de moins de 10 salariés. Leur gestion du risque est toujours mesurée, calculée, et si un des paramètres leur échappe, qu’il soit réel ou psychologique, elles ne vont pas y aller ou vont repousser la décision. Il semble qu’il y ait aussi un problème de discrimination au niveau de l’accès aux financements. Est-ce que c’est parce qu’elles n’osent pas demander ou parce qu’on va davantage leur refuser un prêt, c’est difficile à dire, mais c’est indéniablement un obstacle. Pourtant, les études montrent que les femmes tiennent mieux leurs engagements que les hommes. Il faudrait peut-être favoriser le dialogue avec les banquiers.

Quelles autres mesures préconisez-vous ?
Beaucoup de choses sont faites, mais il faut continuer. Il faut permettre aux femmes d’occuper des fonctions de direction et promouvoir l’envie d’entreprendre très en amont, car c’est une culture qui prend racine très tôt. Il faut également mieux informer les femmes, les stimuler et les accompagner. Cela passe par des formations spécifiques et une véritable politique de promotion et de valorisation des femmes cheffes d’entreprise, un recensement des bonnes expériences, une reconnaissance de l’intérêt de leurs projets, afin de donner aux autres l’envie de se lancer. Avoir une femme cheffe d’entreprise a de nombreux avantages : les risques pris sont mesurés, elles ont un beau management, un souci de bien maîtriser leur projet et elles investissent des secteurs qui répondent à des besoins en développement comme le conseil aux entreprises ou les services aux particuliers.

Les initiatives du Conseil général vous semblent donc aller dans le bon sens ?
C’est bien que le Département fasse la promotion de l’entrepreneuriat féminin et nous travaillons en osmose avec lui sur ces questions. Cela va permettre de renforcer la confiance des femmes, d’encourager certaines à se lancer. C’est aussi très important que ce soit une initiative du territoire pour le territoire, d’autant que les femmes sont particulièrement sensibles à cette question. Nous ne nous installons pas en Seine-Saint-Denis parce que l’offre immobilière y est intéressante mais parce que nous avons choisi de le faire et sommes attachées à faire vivre notre territoire. Cette table ronde en Seine-Saint-Denis est une reconnaissance de cela, une reconnaissance des femmes en tant que créatrices de richesses et actrices de la croissance et de l’emploi.

Propos recueillis par Stéphanie Coye

Danielle Dubrac : Bio express
Après des études en électronique, Danielle Dubrac a exercé comme ingénieure, notamment dans le domaine des systèmes d’alarmes pour les sites sensibles. En 1986, elle change de voie et créer sa propre société d’administration de biens immobiliers, Sabimmo (Saint-Denis). Démarrée sans salariés, elle emploie aujourd’hui plus d’une vingtaine de personnes. Elle est également première vice-présidente de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris - Seine-Saint-Denis, membre du Conseil économique, social et environnemental (Cese) et du réseau Femmes Chefs d’Entreprises de France, dont elle présidait jusqu’en février la délégation de Seine-Saint-Denis.

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