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Claude Ponti, l’histoiriculteur

Tromboline et Foulbazar Kastatroffe, Blaise et le Château d’Anne Hiversère… Dans ses albums, Claude Ponti cultive un monde poétique où les mots poussent selon son envie. Avec ses poussins, il sera au Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis.

Votre premier livre était destiné à votre fille. Maintenant qu’elle est grande, pour quel enfant écrivez-vous ?
Pour elle et pour tous les autres. Le lecteur auquel on pense est un lecteur un peu fantasmatique, il est fait des enfants qu’on a rencontrés, de l’enfant que j’ai été… J’écris toujours un livre que j’aurais aimé avoir lorsque j’étais petit et qui devrait plaire à ma fille.

Vous abordez des thèmes comme la mort ou les accidents. Est-ce parce que vous considérez l’enfant comme une personne à part entière ?
Ah oui, c’est une personne en train de se développer. Je ne vois pas de raison de lui cacher la réalité du monde mais pas non plus de l’assommer ou de l’étouffer par une réalité insupportable.

Si beaucoup d’enfants aiment vos livres, ce sont aussi très souvent les parents qui les choisissent…
Ce n’est pas si fréquent que ça ! Beaucoup de parents me disent : « Ah, je n’aimais pas du tout vos livres, je n’y comprenais rien ou je les trouvais moches, mal dessinés ou ceci ou cela… et c’est ma fille ou mon fils qui m’a fait aimer. » Mes livres arrivent beaucoup plus souvent dans les mains des enfants par les médiathèques, bibliothèques, l’école et même parfois les libraires. Un bibliothécaire est souvent plus disposé à une ouverture d’esprit qu’un parent. Il est limité à sa propre culture alors que le bibliothécaire est obligé d’être multiculturel.

Vous êtes un grand inventeur de mots, qu’est-ce qui vous inspire ?
Je crée un mot parce que je n’ai pas celui que je veux. J’ai beaucoup écouté les enfants, le moment où ils découvrent et apprennent. Ils se mettent à fabriquer des mots, des phrases pour répondre à leurs besoins.

Le Salon du livre de jeunesse a trente ans et a vu la littérature jeunesse bien changer...
La littérature jeunesse a modifié le regard des adultes, tout comme les adultes ont modifié leur regard sur la littérature jeunesse. Mais on retrouve aussi en ce moment énormément de littérature nunuche avec des princesses nunuches, toutes roses, avec des vers de mirlitons. Beaucoup d’éditeurs sont juste suivistes… Mon éditeur, L’École des loisirs, comme le Salon du livre jeunesse, défendent cette idée de littérature pour enfants, et non d’objets tout fabriqués. A force de suivre le mouvement, on ne fait que stagner dans un conservatisme inutile. Tout change, les enfants d’aujourd’hui vont grandir dans un monde qui n’a rien à voir avec celui de mon enfance !

Y a-t-il des auteurs de littérature jeunesse qui vous surprennent ?
Pas mal sont bons mais je ne vous dirai rien des vivants, je ne veux pas me faire d’ennemis (rires) ! J’aime bien les auteurs et auteures complets, à la fois forts en textes et en images. La France vaut le coup pour ça, nous avons des jeunes de qualité. Dans d’autres pays ils ont des gens bien, mais ils sont plus vieux que moi ! La France a un arrière-plan unique : l’attention aux enfants, les maternelles, les bibliothèques spécialisées pour enfants… Le Salon du livre et de la presse jeunesse est aussi une exception. Cela n’existe nulle part ailleurs un truc pareil !

En quoi selon vous le Salon de la littérature et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis est-il exceptionnel ?
Par son ampleur, sa capacité à faire venir autant d’enfants et à vivre tout au long de l’année. Les expositions avec des travaux spécifiques réalisés par des auteurs invités par le Salon, les rencontres, débats, tables rondes sont toujours d’un très haut niveau. On ne peut le comparer avec aucun autre salon en France. Très souvent, un salon de livres pour enfants est un alibi culturel. On dépense une certaine somme à faire venir des auteurs pendant une semaine si on a le budget, ça coûte de l’hôtel, du train, on les promène au maximum dans les écoles et ça fait une politique culturelle pour toute l’année… Ce n’est pas ce que fait le Salon !

Vous signerez votre prochain album au Salon ?
J’ai effectivement un album à l’École des loisirs qui sort début novembre, Blaise et le Kontrolleur de Kastatroffe, je vous livre l’info en exclusivité !

Est-ce qu’écrire pour les enfants c’est se souvenir de qui on était ?
Ça, ça rejoint le fait qu’on me dise que j’ai gardé mon âme d’enfant…

Ça vous fait bondir à chaque fois ça, non ?
Non, disons c’est une idée simplette mais généreuse de la part des gens qui en parlent… Par rapport à d’autres personnes, j’ai probablement ça de plus : je n’ai pas du tout oublié mon enfance. A part ça je suis comme tout le monde : je pousse, je grandis. Je suis comme les arbres, j’ai le même tronc mais j’ai des branches en plus

Testez-vous vos livres auprès d’un public d’enfants ?
Non, pas plus que je ne prends d’avis auprès de spécialistes des enfants, souvent autoproclamés. Beaucoup sont plus normatifs que sincères. Dès que cela est un métier on peut se poser la question de la nature de leurs avis. Je préfère me faire confiance.
Après si je vois qu’il y a des choses que les enfants ne comprennent pas, cela m’amène à réfléchir pour une prochaine fois

Votre expo lors du Voyage à Nantes a été un beau succès, vous a-t-il été facile de passer d’auteur pour enfants à plasticien ?
Au départ ce n’était pas évident car je ne l’avais jamais fait. Mais le succès repose en grande partie sur l’équipe espaces verts de Nantes et du jardin des plantes. Pour le poussin endormi par exemple, j’ai fait un dessin mais des métalliers ont réalisé la structure en fer, un technicien a été capable d’interpréter un dessin en deux dimensions pour le traduire en volumes, de discuter avec moi pour vérifier si cela convenait ou pas. Ce que ne voient pas la plupart des gens c’est que le poussin accoudé à un grand banc représente six à sept cents heures de travail pour une équipe entière, plus le temps passé à retailler ses plantes qui poussent tout le temps ! Sans ces personnes pour réaliser ce travail, ce que j’ai dessiné n’aurait jamais été en trois dimensions.
Nous allons continuer, ce sera la troisième année. C’est de plus en plus compliqué car comme les gens sont contents, il faut essayer de faire mieux à chaque fois. Ça fait peur !

Est-ce que vous avez déjà pensé à réaliser un film ?
Oui, on m’en a proposé que j’ai refusés et j’en ai un en route. Je n’en dis pas plus pour le moment, car tant que ce n’est pas fait, ce n’est pas fait, surtout dans ce domaine !

Ce que l’on vous proposait ne vous convenait pas ?
Oui, moi j’ai des histoires avec des poussins, il y en a un qui fait des bêtises, mais c’est une bande. Quand on vient me voir en me disant « on aimerait bien faire une série avec vous avec les poussins mais il faut rajouter un méchant récurrent… » je leur dis non. La qualité de mes poussins c’est justement qu’il n’y a pas de méchant récurrent. Ce sont eux qui dirigent et s’inventent la vie en permanence. Si il faut déformer les choses juste parce qu’ils ont besoin de petits guignols déjà dessinés ils n’ont qu’à se les dessiner tout seuls. Je m’en fous !

Est-ce que vos livres sont traduits ?
Oui, en allemand, italien, espagnol, catalan, aux Etats-Unis, en Chine, en Corée, au Japon…

Le traducteur doit s’amuser !
Le chinois et le japonais ne me le disent pas ! (rire) Ah si, j’ai eu une traductrice japonaise qui m’a posé beaucoup de questions. Mais contrairement à ce qu’on croit les problèmes de traduction ne sont pas tellement dans les jeux de mots, car c’est assez facile pour certains de trouver des transcriptions. Là où les traducteurs ont des difficultés c’est sur le non-dit culturel. Ce qui pour nous est tellement évident que nous n’en parlons même pas. Le lapin de Pâques, les cloches ou les œufs n’ont aucun sens pour eux par exemple. Il faut une page entière de notes pour que cela ait un sens et cela reste encore pratiquement intraduisible. C’est là la difficulté de la traduction, car fabriquer un mot c’est toujours possible.

Propos recueillis par Georges Makowski

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