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Antonythasan Jesuthasan, de Sevran à l’écran

Quatre mois après l’événement Dheepan, récompensé par la Palme d’or à Cannes, l’acteur tamoul Antonythasan Jesuthasan est déjà revenu à l’anonymat de son foyer de Sevran. Prêt à poursuivre sa carrière d’écrivain, qu’il n’a jamais délaissée depuis son arrivée en France. Portrait.

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Crédit photo : Bruno Lévy

Il y en a certains à qui la montée des marches tourne la tête, au point de se prendre les pieds dans le tapis (rouge ou pas). Pas Antonythasan Jesuthasan. Quatre mois après avoir créé l’événement sur la Croisette en remportant avec Jacques Audiard la Palme d’or pour « Dheepan », l’acteur d’un jour est déjà de retour au travail, dans la quiétude de son appartement de Sevran où il vit en compagnie de sa sœur. « Pour moi, rien n’a vraiment changé. Je voyage - un peu trop à mon goût - pour la promo du film, et économiquement, ça va mieux qu’avant. Mais pour le reste, je suis resté le même », dit-il de manière concise et claire.

Le même qu’avant. Soit Antonythasan Jesuthasan, réfugié politique tamoul ayant décidé de fuir un conflit terrible, long de 26 ans, au Sri Lanka et qui, à son arrivée en France, a choisi de jeter son vécu sur le papier. Car si cet homme de 48 ans, aux convictions forgées à la dureté de l’existence, a bien voulu jouer les acteurs pour Dheepan, il se perçoit avant tout comme écrivain. Un écrivain que rien ne pourrait détourner de ce qu’il a à dire, pas même ce succès tonitruant qui lui est subitement tombé dessus.

« Shobasakthi » - son nom de plume qui signifie « black power » en tamoul – ce sont en effet d’abord ses livres : trois œuvres de fiction et une série d’essais politiques, inspirés pour partie de son propre parcours, mais pas uniquement. « J’écris sur tout ce qui me paraît important : la guerre, l’exil, le système des castes, le racisme, la France, tout. »
Et c’est vrai que la vie de « Shoba » est un roman à elle seule. Une vie qui, à beaucoup d’égards, recoupe celle de Dheepan, le héros d’Audiard, qu’il incarne à l’écran. Combattant chez les Tigres de Libération de l’Îlam Tamoul (LTTE), Antonythasan a, comme son personnage, choisi de s’en dégager assez rapidement. « J’y suis entré à 16 ans, quand le gouvernement sri lankais a bombardé mon village et d’autres de la communauté tamoule. Mais je les ai quittés trois ans plus tard quand je me suis aperçu que les Tigres n’avaient rien de socialiste comme ils le prétendaient pourtant. Car, une fois en position de force, ils ont interdit le parti communiste, tué des musulmans et des civils. Ce n’était pas ce pour quoi je luttais. » Ce choix, dicté par une vraie volonté de justice sociale, lui vaut même encore aujourd’hui certaines critiques de la part de combattants jusqu’au-boutistes.

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A l’instar de Dheepan, Shoba a ensuite connu l’exil, la peur et le déracinement de la vie de migrant. Son arrivée en France, en 1993, est due au pur hasard : le passeport falsifié avec lequel il a pu partir était tricolore. « Mais aujourd’hui, je suis vraiment content d’être tombé sur ce passeport. Ici en France, j’ai la liberté d’expression et désormais la carte de résident permanent. Alors vous pensez bien que je ne vais pas me plaindre. »
Pour autant, Shoba et son regard noir et direct ne sont pas du genre à enjoliver. « Si vous saviez, j’ai fait tant de petits boulots : j’ai posté des flyers dans les boîtes aux lettres, bossé comme valet de chambre à Euro Disney, enchaîné les postes de caissier et de magasinier… » Ce parcours de survivant l’a mené jusqu’en Seine-Saint-Denis, 10 ans à Aulnay-sous-Bois avant qu’il ne pose ses valises l’année dernière à Sevran, où il a rejoint sa sœur.

Mais n’allez pas croire que Dheepan et Shoba ne forment qu’une seule et même personne. Là où le personnage de fiction retombe en effet dans la violence, Shoba lui a définitivement rompu avec elle. « Avec le recul, je pense que notre cause était juste, mais qu’il ne fallait pas prendre les armes. Je suis pour les combats politiques, pas pour les conflits armés. » Idéologiquement, ça oui, le gaillard est armé : Trotski, Derrida, Foucault et Jean-Paul Sartre - en tamoul s’il vous plaît - peuplent sa bibliothèque, surplombée d’un portrait de Periyar Ramasamy. « Un réformateur social indien qui a beaucoup lutté contre le système des castes », explique-t-il. Avec un tel arsenal, on aura compris que l’intéressé n’est pas trop versé dans la chose religieuse. « La plupart des Tamouls sont hindous ou chrétiens. Moi, je suis athée. Je crois à l’ici-bas », lâche-t-il en fumant négligemment sa cigarette.

Envisage-t-il un jour de rentrer au Sri Lanka, lui le réfugié politique qui se trouve maintenant depuis 22 ans en exil ? « J’aimerais bien rentrer un jour, oui, acquiesce-t-il, mais les conditions ne sont pas réunies. Les Tamouls n’ont toujours pas de droits politiques là-bas, l’armée continue d’occuper nos villages et je n’ai pas la liberté d’expression comme ici. La preuve, c’est qu’aucun de mes livres n’a été publié au Sri Lanka, ce serait juste impossible », assène-t-il avec un sourire amer. Son dernier livre, « Box », écrit après le tournage de "Dheepan" et traduit en anglais, traite d’ailleurs de l’épineuse question de l’après-guerre au Sri Lanka.

Alors, dans l’espoir que la situation s’améliore dans son pays natal, Shoba poursuit son œuvre d’écrivain. Lui, le laïc, le libertaire, se sent bien en France et en Seine-Saint-Denis. Dans les bémols, il reprocherait quand même aux pays libres et démocratiques leur timidité à l’heure d’accueillir les réfugiés syriens ou de régulariser beaucoup plus massivement les sans-papiers.
Quand le mal du pays le rattrape, il enfourche sa bicyclette et s’en va retrouver ses compatriotes à La Chapelle, point de ralliement de la communauté tamoule. Et avec les autres familles tamoules du quartier, ils ont édifié dans le parc attenant un petit mémorial en pierre, rendant hommage aux quelque 150 000 morts engendrés par le conflit. Pour le reste, Shoba écrit, avec concentration et avec rage.

Christophe Lehousse

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Crédit photo : Paul Arnaud - Why Not Productions

Shobasakthi en 6 dates

1967- Naissance à Allaipiddy, dans le nord du Sri Lanka

1983 - S’engage chez les Tigres tamouls

1986 - Quitte les Tigres tamouls

mars 1993 - Arrivée en France

2001- Publie « Gorilla », une autofiction

mai 2015 - « Dheepan », de Jacques Audiard, reçoit la Palme d’or à Cannes

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