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Abel Jafri, sa vie est un théâtre

L’acteur de 48 ans, qui a grandi à Aubervilliers, joue un des rôles principaux de « Timbuktu », un film d’Abderrahmane Sissako, programmé dans le cadre de la 9e édition du festival Cinébanlieue. Portrait d’un homme secret, mais aux convictions profondes.

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Il se revendique lui-même « enfant de la Seine-Saint-Denis ». Arrivé à 9 ans avec sa famille à Aubervilliers en provenance de Saône-et-Loire, Abel Jafri connaît son 93 sur le bout des doigts, s’en souvient avec une pointe de nostalgie et y revient dès qu’il le peut. « Quand on a grandi dans une ville comme Aubervilliers, on y a des coutumes », dit l’acteur d’un ton posé. Les siennes consistent à retrouver ses amis d’enfance et aussi à rendre visite à sa mère qui vit toujours à Aubervilliers. A la sortie du café où a lieu l’entretien, on se rendra d’ailleurs compte que ce n’est pas qu’un vain mot : pour rejoindre le cinéma « L’Ecran » de Saint-Denis où a lieu la projection de « Timbuktu », Jafri n’en finit plus d’embrasser des connaissances.

Après trente ans de carrière, dont des rôles importants dans « Bled Number One » de Rabah-Ameur Zaïmèche ou dans « La Passion du Christ » de Mel Gibson, Abel Jafri n’a en effet pas oublié d’où il vient. Peut-être aussi parce qu’il sait ce qu’il doit à une ville comme Aubervilliers, toujours dynamique en matière de culture. « Je suis venu au cinéma par le théâtre, que j’ai découvert à la maison de quartier à l’époque de Jack Ralite (maire de 1984 à 2003) », se souvient le comédien. C’était l’époque des soirées impro entre potes, de la découverte des grands auteurs, des premiers succès amateurs.

Pourtant, comme il l’affirme lui-même, devenir acteur n’a jamais été une obsession. « Je ne fais pas partie de ces gens qui ont toujours rêvé de faire ce métier, je ne faisais pas rire la galerie quand j’étais petit. D’ailleurs, quand on m’a dit que je pouvais gagner ma vie en étant acteur, au départ, ça m’a fait tout drôle », se remémore-t-il.
Si cet enfant d’Aubervilliers a bien fini par choisir la scène et le jeu, ils ne sont donc pas tout pour lui. Sans doute cette distance sur les choses, cette capacité à relativiser font-ils aussi sa force. Pendant tout un moment, le jeune acteur alterne ainsi petits boulots et piges au théâtre. Coursier, chauffeur, barman, livreur, représentant de commerce, animateur en centre de vacances : Jafri tâte d’une quarantaine de métiers différents, avec des crochets par la scène entre deux gagne-pains. « Je pense que cette période m’a vraiment servi : sans que je le veuille, ça m’a nourri pour mon jeu d’acteur aujourd’hui. De toute façon, la vie est un grand théâtre », affirme ce faux dilettante qui dit « faire des fiches » de temps à autre à partir de ses observations de la vie quotidienne.

Et puis, c’est l’emballement avec « Algérie en éclats » de Catherine Lévy-Marie. Cette pièce de théâtre sur l’assassinat d’un metteur en scène du Tartuffe de Molière au moment de la montée islamiste des années 90 en Algérie porte durablement ses acteurs, parmi lesquels Abel Jafri. Le parallèle entre cette pièce et le nouveau film de Sissako, où Jafri joue un chef jihadiste qui convoite secrètement la femme d’un modeste éleveur, est d’ailleurs assez frappant. Pourtant, le principal intéressé n’y voit pas une constante dans ses choix de films. « Timbuktu dénonce l’extrémisme, c’est vrai, et le fait qu’aujourd’hui l’Islam est pris en otage par les islamistes. Mais en tant qu’acteur, je ne recherche pas le systématisme, je recherche surtout la diversité ».

En 2004, nouveau coup d’accélérateur : Jafri est retenu par le casting de « La Passion du Christ », de Mel Gibson, où il doit apprendre l’araméen pour les besoins du rôle. Comment s’est-il retrouvé lui, le p’tit gars d’Auber, dans cette grosse production américaine ? « L’histoire n’est pas banale : j’ai croisé par hasard la directrice de casting du film sur un festival en France. Nous avions parlé de tout et de rien. Deux ans plus tard, j’étais embarqué dans cette aventure ».

Bonne étoile et travail acharné, tel est le mélange secret qui sous-tend la carrière d’Abel Jafri. Il existe d’ailleurs un objet qui réunit ces deux composantes de sa trajectoire : la Croix du sud qu’il porte en permanence autour du cou (sauf le jour de notre rencontre, en raison d’une lanière cassée). « On la trouve dans de nombreuses cultures du désert, en Mauritanie, en Algérie, au Mali. Je la porte en souvenir de mon père, un Touareg algérien qui a traversé le désert pour rejoindre l’Europe. Il avait un profond sens du travail, dont j’ai hérité. Il nous disait toujours : « Moi, toute ma vie, je ne suis jamais arrivé une minute en retard au travail », dit-il avec une lueur de tendresse dans les yeux.

Cette valeur-travail, Abel Jafri l’a donc aussi fait sienne. L’acteur vient tout juste de boucler un tournage qui s’est d’ailleurs déroulé à Saint-Denis, rue du Landy : « Voyoucratie », de Kevin Ossona et Fabrice Garçon où il joue un malfrat appartenant au grand banditisme. Même s’il n’occulte pas la dimension fait divers de la banlieue, il regrette que sa solidarité, son énergie et sa joie de vivre ne soient pas assez présents à l’écran. Et appelle aussi de ses vœux une plus grande diversité pour les comédiens issus de l’immigration, quelle qu’elle soit. « Les éternels rôles de Beurs, ça suffit », clame-t-il. « Il y a encore trop de producteurs qui ne prennent pas en compte la diversité de la société française ».

Lui-même n’exclut d’ailleurs pas un jour de passer de l’autre côté de la caméra pour donner naissance à une oeuvre ancrée en Seine-Saint-Denis : « J’ai en tête l’histoire de trois jeunes issus d’Aubervilliers, Drancy et des Francs Moisins dans les années 70. Ce serait le film de cette génération, avec un certain sens de la tolérance, une certaine mixité sociale. Petit à petit, le décor et l’ambiance changeraient ».

Mais le comédien fait aussi confiance à la montée de la jeune garde, qu’il connaît bien pour avoir lui-même dirigé par le passé des ateliers théâtre au Laboratoire d’Aubervilliers. L’acteur compte fortement sur cette jeunesse pour proposer des visions très personnelles et fortes des quartiers populaires : « en tant que membre du jury de Cinébanlieue, j’ai vu cette année des merveilles de court-métrage. Ca ne m’étonne pas parce que ces jeunes sont nés avec l’image pour laquelle ils ont un sens inné et qu’ils ont des choses à dire. Je compte sur eux pour donner à l’avenir une vision juste des cités ».

Christophe Lehousse

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« Timbuktu », une charge contre le fanatisme

Diffusé en avant-première dans le cadre du festival Cinébanlieue à Saint-Denis – soutenu par le Conseil général - et en sortie nationale à partir du 10 décembre, le film d’Abderrahmane Sissako est une dénonciation en règle des violences commises au nom de l’Islam au Nord-Mali, avant l’intervention de l’armée française en 2013. « L’Islam est actuellement pris en otage par des extrémistes et il faut le dénoncer haut et fort », a expliqué le réalisateur mauritanien mercredi 12 novembre à l’occasion de l’ouverture du festival Cinébanlieue justement consacré au thème de la résistance. Dans son film aux images parfois très dures, Sissako s’attache à montrer comment la religion, détournée par des intégristes, devient instrument de terreur. L’équipe, qui souhaitait initialement tourner à Tombouctou, a dû se rabattre sur Oualata, un village fortifié de Mauritanie, compte tenu de la situation tendue au Nord-Mali. Le résultat est un brillant brûlot contre les barbaries et fanatismes de toutes sortes.

Le festival Cinébanlieue se poursuit jusqu’au 21 novembre, sur différents lieux : L’Ecran de Saint-Denis, l’UGC Paris 19e, le Jamel Comedy Club et l’Etoile-Lilas.

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